En ces temps troublés que peut la philosophie ? Rien, évidemment. Elle n'a, pas plus aujourd'hui que hier, aucun pouvoir, aucun moyen d'infléchir le cours des choses, pas plus que les arts ou la littérature. Toute personne qui se réclame de la philosophie n'a d'autre ressource que de se retourner vers soi-même pour y trouver ou retrouver l'inspiration essentielle à sa vie. "On ne peut apprendre la philosophie, on ne peut qu'apprendre à philosopher" (Kant). En toute rigueur il n'existe nulle part, en aucun lieu, La Philosophie, qui n'est qu'un nom, mais il existe peut-être une activité, personnelle ou collégiale, qui consiste à penser, parler,  écrire selon ce mode particulier qui s'appelle philosopher. Cette activité est en droit de toute époque et de tout lieu, même si dans les faits, elle est extrêmement rare, comme des îlots de terre ferme sur l'immense étendue de la mer. Et d'autant plus précieuse, comme devrait être précieuse la personne humaine qui s'élève au-dessus des instincts primaires pour rechercher l'excellence. Bouddha disait que la condition des hommes est supérieure à celle des dieux en ce que seule elle offre les moyens de parvenir à la libération.

En ces temps troublés chacun fait, peu ou prou, l'expérience de la solitude, qu'il avait un peu oubliée dans la joyeuse dilapidation, la dispersion qui caractérisent les époques d'insouciance. Nous sentons tous, à la suite d'événements indésirables et tragiques, combien notre existence est précaire, menacée de tous côtés. Qu'il suffit de peu de chose pour faire basculer la condition la mieux assurée, qu'il n'existe ni sûreté ni assurance en ce monde, et qu'au total l'individu ne pèse à peu près rien. Chacun voit bien que nous entrons dans une époque absolument inédite, sans comparaison possible, que nos techniques de pensée et de survie héritées du passé sont inadéquates et obsolètes, qu'il faut de toute urgence, collectivement et individuellement, inventer un nouvel art de vivre - encore que cette expression même, "art de vivre", me semble bien prétentieuse et naïve, car nous n'en sommes pas encore à l'art, nous en sommes tout au plus, pour l'heure, à tenter de vivre, voir de survivre.

Ce qui se profile là c'est une immense et insondable incertitude, un désordre planétaire, ou, si l'on veut, une figuration insolite du chaos, avec sa double valeur, gouffre abyssal et ventre générateur : le chaos absorbe toute forme constituée, la dissout dans l'informe, mais aussi, selon le temps, comme "la soupe primitive", engendre et fait croître des formes nouvelles. Ce qui renverse les mondes est aussi ce qui nous traverse chacun, nous abolit en quelque manière, nous force, nous contraint à cette question : "que veux-je ?"

En ce décours que ferai-je de la tradition, de l'exercice antique et moderne du philosopher ? Manifestement elle ne sert à rien, elle est morte. De l'autre côté, que serais-je sans elle ? Elle ne confère ni savoir ni modèles, elle ne donne aucune réponse à nos questions, tout au plus des exemples vénérables dont l'esprit nous enchante, et dont le contenu est contestable. Mais c'est l'esprit, en elle, qui nous importe et nous inspire. Dans la tradition importe moins ce qui est transmis, qui peut vieillir, que l'acte de transmettre, qu'il faut poursuivre. Ni traditionaliste, ni négativiste. Se référer à une tradition philosophique, comme je fais, c'est affirmer la permanence, contre le temps et dans le temps, d'une dimension symbolique qui structure le temps, par quoi le sujet pensant et parlant se rapporte autant qu'il est possible à la vérité. Philosopher c'est s'essayer à la vérité, et c'est bien la seule activité qui le fasse.