"Dans l'état théologique, l'esprit humain, dirigeant essentiellement ses recherches vers la nature intime des êtres, les causes premières et finales de tous les effets qui le frappent, en un mot vers les connaissances absolues, se représente les phénomènes comme produits par l'action directe et continue d'agents surnaturels plus ou moins nombreux, dont l'intervention arbitraire explique toutes les anomalies apparentes de l'univers".

Dans cette remarquable définition qu'Auguste Comte donne de l'état théologique (ou "fictif"), qui est forcément l'état natif de l'esprit humain, tous les termes, soigneusement choisis, demanderaient une explication. Il faut préciser d'emblée que cet état a duré des millénaires, pendant lesquels l'humanité a peuplé l'univers d'esprits tout puissants, puis de divinités multiples munies de pouvoirs illimités (les "agents surnaturels") avant de rassembler en une divinité unique la puissance ultime. On pourrait ainsi décrire une longue histoire dont les systèmes marquants seraient l'animisme, le fétichisme, le polythéisme et le monothéisme, lequel représenterait la conclusion de l'ensemble, et préparerait l'esprit à passer dans un nouveau paradigme : le système métaphysique. 

Dans le système théologique, quelle que soit la forme qu'il présente, l'homme attribue à ces agents surnaturels des intentions, des désirs et des passions à l'image de soi-même. C'est ainsi par exemple que les dieux de l'Olympe, dans Homère, se livrent une guerre sans merci, parallèlement aux humains qui se déchirent sous les murs de Troie. On aurait tort de n'y voir qu'un scénario poétique. Et si finalement les Achéens sortent victorieux du conflit, tout le mérite en revient à Zeus, qui dans cette affaire fait plier les dieux autant que les hommes. "Les Bacchantes" d'Euripide nous montrent l'action déloyale, impitoyable et vengeresse de Dionysos, ulcéré de constater que son arrivée n'est pas saluée comme il se doit. Oublier de sacrifier aux dieux c'est s'exposer à de terribles conséquences. Le ressort de la pensée théologique c'est la projection, comme fait le petit enfant qui attribue toute-puissance, omniscience, bienveilance et vengeance, amour et retrait d'amour, aux parents.

Tous ces systèmes traditionnels reposent également sur une surestimation de la pensée - la pensée qui croit sonder "la nature intime", déceler "les causes premières et finales", et parvenir enfin à "des connaissances absolues", en s'imaginant qu'il suffit de nommer - les démons, les esprits, les dieux - s'enivrant de la puissance du mot, et confondant le mot et la chose. C'est ainsi par exemple qu'Hésiode se livre à une histoire fantastique de la naissance des dieux, distribuant au passage les attributs et les pouvoirs, comme s'il suffisait de nommer le dieu pour le connaître, et par la suite se le rendre favorable. Le poète est initialement le nomo-thète, celui qui pose le nom, et par là le dépositaire d'un savoir. Dans toutes ces opérations nous voyons à l'oeuvre la toute-puissance de l'illusion, par laquelle les hommes ont su combattre l'hostilité du monde ambiant, en y disposant une cohorte d'être fabuleux avec lesquels, croyait-on, on pouvait passer des contrats. C'est le ressort de la pensée magique.

Agamemnon attend en vain des vents favorables pour lever l'ancre, vers la ville de Troie. Il ne lui reste plus qu'à sacrifier sa fille Iphigénie pour se conciler les faveurs d'Artémis. Exemple célèbre de marchandage. On dira que c'est de la poésie. Vraie ou fausse, l'histoire en dit long sur la pensée théologique.

Et dans le même temps, en tous lieux et en tous temps, on prétendit règler la conduite des hommes par l'imposition de devoirs, de restrictions pulsionnelles, de tabous, qui par la liaison qu'ils entretenaient avec le systère religieux, possédaient un caractère infrangible et sacré. A quoi il faut ajouter, évidemment, l'action supposée efficace des sacrifices, très longtemps sanglants, avant d'évoluer vers des procédures symboliques . L'offrande de fleurs remplacera l'immolation d'Iphigénie. Sans doute toutes ces obligations, ritualisations et interdictions ont-elles puissamment contribué à maintenir le système social en l'état, mais aussi à décourager toute initiative du côté d'une recherche intellectuelle libre. La philosophie et la science attendront encore longtemps leur heure, alors que l'art put fleurir assez tôt au sein des systèmes théologiques.

Observant ces faits, leur régularité dans l'histoire, leur solidité, leur complexité, leur durabilité, le sociologue, comme Auguste Comte, est partagé entre l'admiration - comment ces hommes sont su trouver des réponses originales pour survivre et prospérer - et une sorte d'inquiétude : de ces illusions-là nous sommes revenus, mais eux, qui étaient incontestablement immergés dans l'illusion, ont su résister des millénaires durant, quand nous, armés d'une science conquérante et d'une technologie impériale, nous ne savons pas même où nous allons.