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L'ennui haine du temps.
Que savons-nous du temps, s'il glisse
Ou s'il est immobile ? Nous ne voyons
Que mouvements, déplacements, altérations,
Que le printemps succède à l'hiver
Que l'oiseau chante, et s'arrête de chanter
,
Que chaque instant, unique et singulier,
Jamais ne revient,
Que nos pensées passent comme des feuilles.
Nous disons : c'est le temps. Hélas que disons-nous ?
Nous replâtrons d'un mot le trou de l'ignorance
Nous figeons dans un mot le mouvement du monde
Nous érigeons un beau fétiche au fronton de la nuit
Nous barbouillons un modèle éphémère
Sur le grand tableau blanc des univers
Et ce n'est que nous, hélas, que de nous seuls
Que témoigne ce beau délire !
A quoi servent les mots ? A colmater
Cette béance qui infiniment se déplace,
Béant comme un trou noir
Dans la trame savante de nos savoirs
Et revenant impitoyablement au milieu de la place.
Chassez la bête, chassez le monstre inénarrable
Le voilà qui revient, et vous fait face !
Ils feignent de ne pas le voir, ils passent outre
Ils construisent de beaux systèmes idéalistes
Ils convoquent les dieux, l'Histoire et le Progrès
Ils prophétisent un avenir radieux
Ils pourchassent le Sens dans les vignes du Seigneur
Ils se font mages, poètes et prophètes
Ils ratiocinent, ils délirent, ils hallucinent
A côté, toujours à côté,
Biaisant, trichant, mentant, psychotisant,
Jamais vrais,
Aucun amour sincère de la vérité
Mais l'illusion, et l'illusion, et l'illusion !

Lassé de tant de fadaises
Je reviens en mon jardin
Je regarde pousser mes fleurs
A vrai dire je ne vois rien pousser
Je les vois s'incliner sous la brise
S'agiter doucement, mollement
Les fleurs ne disent pas de bêtises
Elles sont totalement ce qu'elles sont
Elles ne demandent rien
Elles accueillent la pluie et le soleil,
Elles vivent d'une vie secrète, inexprimable
Concentrée, ramassée en soi-même,

Tout autant que la mienne.