La grande pensée de la Grèce antique, celle qui féconde en profondeur la première philosophie, est exprimée souverainement par Héraclite dans le célèbre fragment 30 : "Ce monde, le même pour tous, ni dieu ni homme ne l'a fait, mais il était toujours, il est et il sera, feu toujours vivant, s'allumant et s'éteignant en mesure". Il n'y a qu'un monde, celui-ci précisément, et qu'on le loue ou le refuse est indifférent. Suit la formulation homérique, reprise d'innombrables fois chez presque tous les auteurs : il était toujours, il est et il sera. Donc il sera toujours tel qu'il est. Non pas qu'il ne s'y passe rien, il y a en effet des événements, naturels ou sociaux, mais ces événements n'affectent pas la structure fondamentale, ils n'en sont que l'expression. Ou pour le dire autrement : il y a des changements, parfois considérables, mais ils ne changent pas l'ordonnancement de ce monde qui, de toujours et à jamais, est identique à soi. Les événements, comme des vagues tantôt douces, tantôt chavirantes, convulsives et déchaînées, libèrent l'énergie accumulée à la surface du fleuve, mais le fleuve reste le fleuve, inchangé dans sa course éternelle.

Cette formulation héraclitéeenne pourrait être reprise presque mot à mot par Schopenhauer, et dans le même temps profondément remaniée : " Ce monde-ci, le même pour tous, nul dieu ne l'a créé, mais il était toujours, il est et il sera la manifestation éternelle de la Volonté" (le voulor-vivre). Héraclite parlait d'un Logos qui régit le monde et ses transformations, Schopenhauer désigne par le mot Volonté la force incréée, immuable, éternelle, aveugle et toute-puissante qui détermine le monde. Pour le Grec de la grande tradition on ne pouvait changer le monde : l'homme était à jamais immergé dans des eaux mouvantes de la tragédie et ce n'était qu'à la faveur d'un après-midi de paix qu'il pouvait, parfois, goûter à la sérénité du ciel ou aux bienfaits d'Apollon. L'Histoire n'était pas une catégoie centrale de la pensée, car on n'attendait rien de l'Histoire : eadem sunt omnia semper, toujours les mêmes sont les choses, non pas identiques, mais toujours de même sorte, de même nature, sans bouleversement radical ni mutation de structure. De même pour Schopenhauer : il ne croit pas un instant que le progrès technique - bien réel cependant - change quoi que ce soit à la condition de l'homme, car avec les progrès techniques les problèmes se déplacent mais ne se règlent pas. Par exemple les gens souffrent moins de la faim mais souffrent d'autant de l'insatisfaction ou de l'ennui. Quant aux projets politiques des Hegel et Marx, comment ne pas y voir une gigantesque illusion : le paradis promis dans la vie post-mortem, se laïcisant, crée une nouvelle religion de la productivité illimitée, reportant d'autant, à chaque génération, l'accession au "paradis". On pourrait reprendre l'analyse pour le néo-libéralisme contemporain. Toutes ces constructions idéologiques, reprenant le modèle chrétien, divisent le temps en deux : un temps de travail (jeûne, méditation, prière, puis producton, organisation, "mobilisation infinie" (Sloterdejk) qui conditionnerait l'accès au bonheur (de la vie éternelle, ou, version profane, du paradis collectif sur terre). L'homme s'imagine que par le travail il égalera les dieux, et que, intronisé dans cette nouvelle dignité, il aura satisfait tous ses désirs en déracinant définitivement la souffrance, et pourquoi pas, la mort.

On peut sans doute adoucir le sort des miséreux, réduire la douleur physique, mieux gérer les affaires du monde. Mais rien n'est acquis, et il suffit parfois de peu pour compromettre des décénies de "progrès". "Le feu s'allume et s'éteint en mesure" disait Héraclite. Ailleurs il dit que "toutes choses la foudre les gouverne". S'il reste un peu d'autonomie à la pensée ce n'est pas pour imaginer des paradis où ne fleurissent que les pointes des baïonnettes,  mais pour considérer le monde dans son cours, s'y réjouir si l'on peut, ou à défaut, y moins souffrir.