Le problème qui travaille en profondeur la philosophie de Schopenhauer, noeud gordien, énigme et défi, est, à mon avis, le suivant : si la volonté agit souverainement dans les profondeurs, déterminant les motifs de l'action, emportant toutes choses dans le flux incessant et absurde d'un temps sans finalité, et si l'intellect lui-même, qui se croit doué de libre arbitre, obéit sans le savoir aux motivations de la volonté - alors comment pourrait-on concevoir et agir un détachement à l'égard du vouloir, et procéder à une négation de la volonté, qui est, officiellement du moins, le but déclaré de la philosophie ? L'esprit est par lui-même incapable de compenser ou de combattre la puissance du vouloir, comme le montre quotidiennement le jeu insensé des passions, des illusions individuelles et collectives. Mais alors quelle puissance pourrait renverser la toute puissance de la volonté ? 

La seule réponse possible c'est : la volonté elle-même. Mais alors comment concevoir (et observer) ce renversement extraordinaire, quasi inconcevable, de la volonté, qui, d'affirmative se retournerait contre elle-même pour se nier elle-même ? Ainsi posée la réponse paraîtra spéculative, vide de contenu, sinon gratuite.

Schopenhauer, dans toute son oeuvre, veut que toute affirmation théorique repose sur l'intuition, c'est à dire sur l'expérience. Or ce détachement par rapport à la volonté nous l'expérimentons dans la contemplation esthétique : dans ces moments privilégiés le désir s'apaise, la roue du temps, et son cortège de misère et de passions, est pour ainsi dire suspendue, nous goûtons le plaisir de la délivrance. La contemplation est ce moment béni, comparable à "l'arc-en-ciel qui plane, paisible, au dessus de ce tumulte déchaîné".(Monde, p 240). Evidemment de tels moments ne durent pas, et ce n'est pas la délivrance. Mais au moins cette expérience indique-t-elle un chemin, à défaut de conduire au but.

Plus loin il cherchera du côté de l'ascétisme qu'il interprète comme la voie royale du détachement devant conduire à la libération. C'est le versant "bouddhique" de son oeuvre, qui convainc peu,  parce lui-même s'est prudemment abstenu de tout ascétisme. Il se contentera de poser religieusement une statue de Bouddha sur son bureau (comme fera Freud plus tard).

En somme on ne trouve ni dans l'oeuvre ni dans la vie une réponse satisfaisante à cette question de la négation de la volonté. Me retournant vers moi-même je me demande : et moi, ai-je une expérience personnelle de ce renversement de l'affirmation en négation ? Je crois que oui, mais de manière sporadique, lorsque s'affaiblit le tonus vital et que s'effiloche le désir. Mais globalement je suis solidement enraciné dans l'existence, encore que la souffrance puisse faire pencher la balance de l'autre côté. Qu'en est-il dans la grande veillesse ? Je vois des vieux cramponnés à leur pauvre vie, et j'en vois d'autres qui demandent qu'on les libère de ce fardeau. Il est bien possible que l'instinct de vie s'amenuise avec le temps et qu'au final la mort délivre le patient excédé en lui offrant pour de bon, et sans frais, la libération qu'il souhaite.