"Un devenir éternel, un flux sans fin : voilà les manifestations de la nature du vouloir" - entendons du vouloir-vivre comme essence intime de la réalité. Que veut le vouloir-vivre ? Sa propre perpétuaton à l'infini. Ce qui signifie clairement qu'il n'y aura jamais de "dimanche de la pensée", de paix finale, de paradis sur terre, de jardin d'Eden. Schopenhauer n'est pas de ces idéologues qui croient que par le travail du concept, ou par le travail tout court, on puisse modifier en profondeur les conditions fondamentales de l'existence. Il n'est ni Hegel ni Marx. La société peut changer, les conditions de productions peuvent changer, mais l'homme ne change pas, et sous le vernis scintillant des évolutions techniques les mêmes conflits, les mêmes passions, et le même aveuglement structurel persistent. "Toujours la même chose, mais autrement" - le conflit est infini parce que dans chaque individu le vouloir, tout puissant, commande implacablement à l'intelligence et la met à son service. D'où la guerre de tous contre tous. Même l'Etat n'y peut rien changer, dont la fonction n'est pas l'amélioration de l'humanité, qui est impossible, mais la sauvegarde du bien public : égoïsme public qui vient couronner les égoïsmes individuels et les tempérer. De là cette conséquence : il ne faut rien attendre d'un prétendu "progrès" de l'humanité, mais à l'inverse, il est vain d'idéaliser le passé. Une contrainte d'airain pèse sur l'histoire, ou plutôt, fait l'histoire, qui est à la fois tyrannique, et dérisoire. L'histoire en fin de compte, ne nous apprend rien, si ce n'est la perpétuation du même, que nous savions déjà, sous les oripeaux fallacieux de la variation.

Ces intuitions schopenhaueriennes ont reçu une éclatante confirmation dans les épouvantables conflits  du siècle passé et dans les ratages désastreux des systèmes totalitaires, qui prétendaient que par le travail collectif ils réaliseraient le bonheur pour tous. "Qu'on ait voulu faire de l'Etat notre ciel, voilà qui l'a transformé en enfer". (Hölderlin)

Que certains, de nos jours, imaginent je ne sais quel accès à une quasi-immortalité technologique fera sourire le lecteur de Schopenhauer, qui y verra un retour imprévu de l'éternelle tendance moderne à optimiser l'histoire, à lui assigner une finalité. En somme, c'est la variante post-moderne du christianisme : si l'histoire est une vallée de larmes (ce qui exact), par le travail on changera les conditions de l'existence jusqu'à "la fin de l'histoire". Aujourd'hui la technologie vient prendre le relais d'anciennes utopies qui ont échoué : la transformation morale par la religion, la révolution socio-économique par les idéologies, la société sans classes et autres projections plus ou moins délirantes. Ne croyons point que l'esprit se soit particulièrement affiné au fil de ces déconvenues. Quand une illusion vient à capoter une autre surgit aussitôt, à moins que par un retour aussi spectaculaire qu'improbable l'esprit ne finisse par se lasser pour de bon de ce manège.

Alors, se détournant du "torrent infini du vouloir", l'esprit trouvera ce repos qu'il cherchait en vain. Et dans une sorte d'élan lyrique Schopenhauer écrit : "Tel est l'état exempt de douleur qu'Epicure vantait si fort comme identique au souverain bien et à la condition divine ; car, tant qu'il dure, nous échappons à l'oppression humiliante de la volonté ; nous ressemblons  à des prisonniers qui fêtent un jour de repos, et notre roue d'Ixion ne tourne plus" (Monde, p 253). 

 

Allons bon, camarades ! N'attendons pas une impossible fin de l'Histoire ! C'est aujourd'hui, c'est sur l'heure que nous pouvons goûter quelque félicité, si par un mouvement prompt, nous parvenons, quelques instants du moins, à nous détourner de la mascarade, et rire "du rire inextinguible des dieux"!