Reprenant la formule delphique: "connais-toi toi même et tu connaîtras l'univers et les dieux" je me propose de la soumettre à ce qui pourrait-être une exploration pyrrhonienne. On ne sait pas, malheureusement, ce que Pyrrhon a pu penser de cette injonction, à supposer qu'ii s'y soit attardé, ce qui est loin d'être sûr. De son maître Démocrite il a pu retenir la formule "je sais que ne sais rien" (qui n'est pas une exclusivité socratique), et ce savoir paradoxal qu'il n'existe pas de savoir en vérité. De là découle nécessairement qu'il n'existe pas de connaissance de soi. Mais examinons cela de plus près.

Si "de toutes choses il faut dire qu'elles sont également in-différentes, im-mesurables, in-décidables" on ne voit pas en quoi la supposée connaissance de soi échapperait à l'aporie universelle. Aporie : absence de ressources, embarras, difficulté. "De toutes choses" - donc aussi bien de ce fragment d'espace et de temps qu'on appelle le moi, et qui, comme toutes choses au monde, se présente, apparaît et disparaît, somme instable de mouvements et de processus soumis au régime de l'impermanence universelle. "Où donc, pourrait s'exclamer Pyrrhon, voyez-vous de l'être dans ce qui n'est que passage, dans ce qui se soutient péniblement à flot dans le remous universel ? D'où tirez-vous l'idée d'une quelconque supériorité ou préséance, quand, comme toute chose au monde, vous coulez irrésistiblement vers le néant ?" Et de citer Homère : "Comme est la nature des feuilles, ainsi celle des hommes". Si l'on se rend à l'idée d'une mobilité universelle qu'en sera-t-il de nous - non que nous n'existions point, mais simplement nous paraissons et disparaissons comme les feuilles. Alors, où est le moi ?

In-différent : non différent des autres processus, de même "nature", naissant et périssant.

Im-mesurable : parce qu'il n'existe pas de mesure en vérité. Que signifie : plus grand, plus fort, plus intelligent ? Qui dira comment mesurer la force ou l'intelligence ? Ce ne sont que mesures conventionnelles, attributions d'usage, rôles et statuts. Nul ne peut se mesurer soi-même, parce que toute mesure vient du dehors, inapte à saisir, ou à dire ce qu'il en est.

In-décidable : ni vrai ni faux, ni à la fois vrai et faux, ni pas vrai et pas faux. C'est le langage en tant que tel qui est suspendu dans le vide, glissant et dérapant, inapte à dire quoi que ce soit de ce qui apparaît.

C'est ce dernier point qui me paraît le plus intéressant, plus que le discours sur la mobilité universelle. La critique de Pyrrhon porte sur le statut du langage, disqualifié comme outil de connaissance. Or dans la tradition grecque c'est le langage - le Logos - qui jouit d'une préséance constamment reitérée. L'homme grec, depuis Héraclite et Parménide, puis chez Aristote, se définit comme "le vivant possédant le langage": par le langage il s'assure de l'être, et de son être propre. C'est le sens du "connais-toi toi-même" - être de langage qui par le langage se rapporte à l'être universel (l'univers et les dieux). Pour Pyrrhon il n'existe rien qui ait le statut de l'être, ni le monde, ni les dieux, ni les hommes. Dès lors le projet de se connaître soi-même devient inepte, voire ridicule ou prétentieux. S'il n' y a pas d'être, il n'y a rien à connaître, aucun moi qui échapperait au régime général de l'apparence. 

Le langage ne nous sauve de rien : lui-même est processus mobile, changeant, évanescent. Il dessine au dessus de la sphère du réel une volute de fumée qui pour les hommes tiendra lieu de norme et de vérité, en l'absence de tout critère de vérité véritable.

Ce qu'on appelle le moi est traversé d'un double mouvement : le mouvement général et invincible de la nature ("comme des feuilles") et le mouvement général de la langue qui conditionne les places, les fonctions, les devoirs, les vertus etc. Où donc est le moi ? A l'avance Pyrrhon ruine tout projet psychologique : la connaissance de soi est un leurre.