Le rapport entre art et savoir peut se thématiser et s'illustrer par l'opposition entre la "Primavera" de Botticcelli et l'"Origine du monde" de Courbet. Le premier choisit de se situer clairement dans l'apparence et dans l'idéalisation. Le second se propose de faire voir la réalité, triviale et incontournable. Avec sans doute une arrière-pensée : "vous qui faites de belles oeuvres, vous qui exaltez la beauté de la forme, vous qui enchantez le monde avec les prestiges de l'art, vous qui chantez le sublime, je vais vous montrer, moi, ce qu'il en est, je vais exhiber le ressort profond du désir et vous ramener à l'origine de toute vie". Et nous voilà face à un amas de chair sans tête, sans bras ni jambes, isolat pétrifié et sanguinolent.

Entre les deux, lequel choisisssez vous ? Moi je n'hésite pas une seconde : je prends la Primavera. Pour juger d'une oeuvre d'art j'ai un critère infaillible : je me demande si le tableau, placé dans mon salon, est pour moi, oui ou non, une source de ravissement, et si ce ravissement est susceptible de durer toujours. 

Lucrèce lui aussi parle de l'origine du monde dans le début illustrissime de son poème. Lui aussi évoque Vénus, l'Alma Venus, mais en quels termes !

 "Par les mers, et les monts et les fleuves rapaces,

 Et les demeures porte-feuillages des oiseaux, et les champs verdoyants,

 Chez nous heurtant les coeurs de l'amour caressant,

 Tu fais que par le désir de génération en génération

 Les espèces se propagent.

 Puisque seule tu gouvernes la nature,

 Que sans toi rien ne naît aux rivages divins de la lumière, 

 Rien ne se produit qui ne soit de joie et d'amour...

              (Chant I, 12 à 23, traduction de Jackie Pigeaud légèrement modifiée).

 

Lucrèce réussit l'exploit de dire le vrai dans le langage de l'art. On peut en effet lire le poème comme une oeuvre d'art qui sublime le réel, soit comme un texte philosophique dont l'ambition est d'établir que tout ce qui est, qui naît et qui meurt, est l'oeuvre exclusive de la nature, conçue comme source éternelle et unique réalité. Il n'est point nécessaire de braquer le regard sur un sexe féminin pour accéder à la connaissance - d'autant que dans ce registre "réaliste" un sexe à lui tout seul est incapable de génération et qu'il y faut le pôle opposé. Déidéalisation, soit, mais il n'est pas sûr que la vérité soit toute entière du côté du réalisme. Sans le charme de l'illusion l'oeuvre de chair elle-même serait problématique, et Vénus elle-même connaîtrait les affres de l'impuissance.

Voici ce qu'en dit un grand artiste, qui fut en même temps un explorateur infatigable : "L'acte procréateur et tout ce qui l'accompagne est si répugnant que les hommes ne tarderaient pas à disparaître s'il ne s'agissait pas d'une coutume très ancienne et si l'on ne trouvait pas encore de jolis visages et des prédispositions sensuelles". Léonard de Vinci.

"De jolis visages... " et de jolies formes, et des sourires enchanteurs. Tout ce qui fait la Primavera !