Suite au texte précédent sur le sentiment de réalité et la "chaîne du moi" je voudrais ici proposer quelques hypothèses.

C'est par la brisure d'un chaînon que le réel fait effraction dans la psyché, entrainant la déroute de la chaîne entière. Mais alors, peut-on dire quelque chose de plausible sur ce chaînon faible ? On pourrait poser en principe que tout un chacun porte un tel chaînon faible, et que c'est là une marque sensible, et souvent repérable, d'une individualité, mieux, d'une singularité. Dis-moi quel est ton chaînon faible, et je te dirai qui tu es. Même Achille, invincible en toutes choses, a le tendon fragile, par où la mort entrera dans son corps. De même pour Siegfrid, et partant pour tous les héros : où l'on voit que la mythologie véhicule, plus que la raison raisonnante, de profondes intuitions.

Il existe un chaînon faible parce qu'il est impossible de constituer une chaîne parfaitement close, fermée sur elle-même. Ce serait un système absolu, détaché de tout rapport au réel, tel que l'on n'en trouve que dans certaines psychoses, en d'autres termes un délire autoréférent et autosuffisant, une construction étanche, intégralement autistique. Il faut bien qu'il existe quelque part un rapport, un lien, fût-il infinient problématique, avec cette dimension toute-autre, extérieure au moi, que l'on ne saurait ignorer sans courir les plus grands risques. Ce qui est ainsi dénié ou forclos revient alors sous les espèces effrayantes de l'hallucination ou de la persécution intérieure : retour du réel, qui parfois déclence la crise psychotique.

Tel l'enfant emmuré dans le désir de sa mère, vivant en symbiose imaginaire avec elle, dans une sorte de mirage fantastique et enchanté, qui, lors du surgissement inopé du tiers - un tiers en position de père  séparateur - présente subitement des troubles psychotiques. L'effondrement met en évidence qu'il manquait préalablement, dans la structure psychique, un représentant, une instance représentante, du tiers comme fonction symbolique. Système clos, brusquement troué, évidement catastrophique. Et par la suite, si aucune action thérapeutique n'est entreprise, le sujet va reconstituer son intégrité imaginaire sous la forme du délire.

Mais pourquoi, dans les cas ordinaires d'adaptation et de socialisation, le chaînon serait-il faible ? Il est faible parce que d'emblée le rapport au "dehors", à l'élément étranger est problématique, mal assuré, voire conflictuel. Nul n'aime spontanément ce qui vient perturber la souveraineté du principe de plaisir qui gère le fonctionnement ordinaire du moi. Le sujet sait et ne veut pas savoir, qu'il existe hors de lui des forces redoutables qu'il ne peut maîtriser, des instances de séparation et de limitation, des personnes qu'il ne peut manipuler, des réalités hétérogènes et menaçantes, dont il cherchera à se garantir par diverses techniques d'évitement, de séduction, de dénégation ou de refoulement. Comme parade universelle à son désarroi, à sa détresse, il construit un fantasme qui l'assure, à défaut de maîtrise effective, d'une ressource toujours disponible contre les aléas de l'existence. Pour le dire d'un mot : le fantasme suture la faille (celle du chaînon faible) créant une sorte de monstre psychologique où savoir et non-savoir, acceptation et dénégation, vérité et illusion se combinent et se surdéterminent, le tout dans une inconscience à peu près définitive. Allez donc dénicher le fantasme chez le sujet, si tout est fait pour que jamais il ne puisse accéder à la conscience !

Et pourtant, précisément dans ces cas au demeurant assez rares où se produit une décompensation, ou un effondrement, le fantasme révèle soudain sa caducité : il parait à tout, il avait solution à tout, sauf à cela, qui d'un coup emporte la baraque. Le chaînon, lui qui semblait indesctructible, est brisé. C'est l'occasion unique, inespérée, miraculeuse, d'entrevoir la vérité dissimulée sous le fantasme.

Imaginons un enfant qui, pour faire face au désespoir de l'abandon, se construit la belle illusion d'être aimé quoi qu'il arrive, qui se persuade que la mère abandonnique (car il sait bien qu'elle est abandonnique, il le vit dans sa chair) n'est pas abandonnique, qu'elle est tout simplement empêchée d'être là alors que de tout son amour elle voudrait bien être là, qu'elle l'aime à distance d'un amour absolu, sans faille et sans condition, qu'il la retrouvera bientôt, qu'ils vivront éternellement dans une fusion parfaite etc. Pour lui, chacun voit bien où se situe le chaînon faible, mais lui ne le sait pas, et toute sa vie durant il sera "celui qu'on aime", qu'on désire, que toutes les femmes désirent, celui qu'on ne quitte pas, qu'on n'abandonne pas. Que peut bien devenir un sujet obsédé par de telles pensées ? Comment vivra-t-il les refus et les brimades ? Comment fera-t-il face aux aléas de l'amour ? Un tel scénario peut durer longtemps, il peut aussi s'effondrer d'un coup. Mais dans tous les cas demeure cette vérité, reconnue ou non, que l'amour reçu, et l'amour donné, ne sont pas à la hauteur de nos exigences, que par un côté subtil, indépassable, et quoi qu'on fasse ils sont marqués d'un coefficient de ratage.

Reste cette hypothèse encore, que le chaînon faible n'est pas vraiment localisable, qu'il ne figure à aucune  place  déterminée, mais qu'il est infiniment mobile, se glissant sur les autres chaînon qu'il contamine, recréant en tout lieu de la chaîne, au coup par coup, une sorte de fragilité structurelle, un peu comme dans ces jeux où la circulation des pièces est rendue possible par le manque de l'une : tout le jeu consiste à se déplacer sans fin autour d'un trou, qui soustend le tout. Paradoxalement le chaînon faible est à la fois une pièce surdéterminée, surchargée, et un trou. Disons un trou réel - le trou du réel - voilé, dénié, enkysté de constructions secondaires, imaginaires et fantasmatiques.