Ce qu'il faut à présent c'est revenir à la simplicité des choses : respirer en conscience, ouvrir large le torse, ouvrir le corps et l'esprit, d'un même mouvement, à la présence du monde. Revenir - ce qui implique d'avoir vécu d'une singulière absence, comme un long rêve à la surface de la nuit. Mais il n'y a pas lieu de regretter : cela aussi il fallait le vivre, encore que ce ne fût qu'une vie à demi, trop enserrée, trop repliée. Il fallait comprendre, si tant est qu'une compréhension fût possible : même la limite de la compréhension il fallait la poser, ce qui ne se peut qu'à se frotter à l'impossible. Entre ce qu'on peut comprendre et ce que l'on ne peut, il existe un rapport qui ne se donne que dans l'expérience poussée à son terme. Alors se profile un territoire inconnu et inconnaissable, où l'on ne peut aborder que dans l'humilité. Ici commence la terra incognita, vaste plage de soleil et de nuit, alternativement, où de premiers pas hésitants inscrivent leur marque éphémère. Robinson échoué sur la plage d'une île improbable, où il finira, quoi qu'il veuille, sa vie d'homme. Nous en sommes tous là, mais nous n'y pensons guère, préférant nous étourdir de chimères.

La simplicité c'est le sable étendu, c'est la course du soleil d'un bout à l'autre de l'horizon, c'est la végétation où s'enfonce le naufragé, c'est le chien qui court à ses côtés, c'est la colline, c'est la maison édifiée à coups de hache, c'est la promenade et la chasse, c'est le modeste territoire arraché à la nature sauvage, et qui ne s'en sépare que par un décret dérisoire : où commence le jardin, où finit la plantation, si les herbes refluent sur la culture, envahissent le champ, égalisent tout dans leur voracité ? Je sais que l'artifice, aussi beau puisse-t-il être, à la fin retourne également à la terre, où nous finissons tous. Tout habitacle est provisoire, toute oeuvre éphémère. Il n'importe, c'est ici que je vis, c'est ici que la mort viendra me prendre quand sera l'heure.

Il faut imaginer Robinson heureux. Sa solitude, qui effraiera le distrait, est le lot universel, mais nous préférons n'en rien savoir. Je m'obstine dans ma rêverie : que survienne un Vendredi, ou tout autre, qu'il partage un temps mon temps, qu'il me soit cher ou détestable, qu'il marche à mes côtés, qu'il dorme tout près dans la chaleur des nuits tropicales, que même quelque jeune beauté agrémente mon séjour, il n'en est pas moins un autre, qui vit d'une vie autre, inassimilable à la mienne, étrange et étrangère. Un jour l'autre s'en va, ou c'est moi qui part avant lui. Si même nous mourrions à la même heure, chacun meurt de sa propre mort, qui ne se partage ni se communique. Il en va de nous comme des feuilles de nos jardins.

Nature, me voici ! Je me rends sans regret à la loi commune, et si, par vanité ou méconnaissance, errant dans les illusions du monde, j'ai oublié ta loi, voici que j'en comprends la profonde nécessité. Il n'existe rien en dehors de toi, et nos constructions, nos institutions, nos efforts, et notre rage de faire et de défaire ne changent rien, ne posent rien qui nous en écarte et nous sauve. Ces lettres d'or ou de sang, ces hiéroglyphes que nous gravons à la face de la nuit, comme marques de sable sur le rivage, à la fin le flux immense les efface, ne laissant que la surface immaculée de la mer. De la mer nous naquîmes, comme Aphrodite, à la mer nous retournons. Tout à la fin il ne reste que la mer.