"Nous ne connaissons que nos affects" - cette idée est attribuée par Diogène Laerce aux sceptiques (IX, 103) en conformité avec le texte de Sextus : "Le sceptique donne son assentiment aux affects (pathos) qui s'imposent à lui à travers une impression".

Je ne dirai pas : le miel est doux, ce qui serait poser une thése sur la nature du miel - que j'ignore - mais je dirai : le miel m'apparaît doux, ce qui est une donnée immédiate et indiscutable de ma sensibilité. Nous sommes affectés par les apparences extérieures (phainomena) et les processus intérieurs : sensations, sentiments, émotions. Il serait vain de prétendre en empêcher la manifestation ou de les nier. Ils sont de l'ordre de l'expérience, ni vrais ni faux, mais indiscutables. La thérapeutique pyrrhonienne se propose d'en modérer les effets, de créer une "métriopathie", on pourrait dire une "affectivité mesurée ou modérée", mais non certes une insensibilité à la manière des Stoïciens. Apprendre à composer avec l'inévitable, telle serait peut-être une assez bonne formulation.

Attaqué par un chien enragé Pyrrhon se réfugie précipitamment dans un arbre. A celui qui le blâmait de n'avoir su garder son calme il répondit qu'il était bien difficile de dépouiller l'homme de fond en comble : l'émotion est, dans un premier moment, incontrôlable, et toute la philosophie du monde n'y pourra jamais rien. Aussi serait-il bien présomptueux de prétendre à la maîtrise souveraine, comme le fera Auguste dans Corneille : "Je suis maître de moi comme de l'univers".

Dire que nous connaissons nos affects est encore de trop : nous sentons bien les émotions qui se déroulent en nous, mais nous ne connaissons pas leurs causes, ne pouvons prévoir leur surgissement. Emotions viennent, émotions passent - nous en sommes plus les spectateurs que les agents, et c'est à peine si nous pouvons apprendre à en modérer les effets. Tel colérique est colérique à vie, et c'est merveille s'il parvient, sur le tard, à réprimer certaines manifestations excessives. Tout au plus, par la réflexion qui vient toujours après coup, peut-on comprendre, en bon pyrrhonien, que les objets de nos émois et de nos attachements ne sont rien d'autre que des apparences, des fumées - des fantasmes.

Mais le plus intéressant dans cette phrase - "nous ne connaissons que nos affects" - est de signaler notre indépassable inconnaissance. Nous construisons de vastes théories, nous croyons enregimenter l'univers dans le filet de nos lois et de nos thèses, nous prétendons distinguer le vrai et le faux - et, en toute rigueur nous ne faisons que projeter hors de nous des passions et des idées qui sont en nous, peignant et travestissant le monde à notre fantaisie. Ce que nous appelons connaissance n'est que le théâtre d'ombres, le décor mouvant de notre indépassable incurie. On croit raisonner en raison, on ne fait que délirer, et comme les fous on peuple le monde de chimères et de fantômes.

Leçon éternelle du pyrrhonisme : bien sûr il y a les limites inhérentes de la nature humaine, mais plus sérieusement il y a cette hétérogénéité entre l'homme et le monde qui fait que le monde nous est étranger, que nous n'avons affaire qu'à des phénomènes évanescents, ou, pour parler comme Anaxarque, à un décor de théâtre. 

Einstein dira que l'univers est comme une montre fermée de toutes parts dont nul ne possède la clé. Le savant peut bien examiner la montre de l'extérieur, mais il ne peut l'ouvrir. Interrogé là dessus, Pyrrhon dirait vraisemblablement qu'il n'y a pas de montre : l'ancien Sphaïros divin qui enchantait Empédocle n'inspire plus personne. Décidément nous ne connaissons que nos affects.