"Pour nous assurer que ce que considérons comme la réalité l'est bien, nous avons besoin d'une autre réalité qui nous permette de relativiser et qui, elle-même, a besoin d'une autre réalité pour lui servir de base. Et ainsi de suite, jusqu'à créer dans notre conscience une chaîne qui se poursuit indéfiniment. Il n'est sans doute pas exagéré de dire que c'est dans le maintien de cette chaîne que nous puisons le sentiment de notre existence réelle. Mais que cette chaîne vienne à être brisée, et immédiatement nous sommes perdus. La véritable réalité est-elle du côté du chaînon brisé, ou du côté où la chaîne se poursuit?"

Cette remarquable question, le héros d'un roman de Haruki Murakami se la pose dans l'angoisse de perdre pied, lorsque se dérobe la tranquille certitude de la réalité. En dernière analyse, qu'est ce qui est réel - la structure apparente d'un monde plus ou moins familier, ou le trou dans la structure ? Ce qui est sûr c'est que passe par ce trou un vertige irrépressible, qui emporte toutes nos constructions mentales.  Le sentiment de réalité, alors, se dilue dans une incertitude affolante. C'est l'effondrement, en négatif, et en positif, la chance d'une radicale mutation subjective.

Cette expérience cruciale nous faisons tout pour l'éviter. Il se peut même qu'elle soit indéfiniment différée, certains sujets réussissant, par stratégie, ou à la faveur de circonstances favorables, à l'éviter, jusquà l'heure de la mort. Tout un chacun dispose de techniques plus ou moins élaborées pour maintenir l'heureuse illusion qui fait l'armature du moi. Mais d'autres se savent menacés, pressentant qu'en dépit de tous leurs efforts, il leur faudra un jour traverser cette épreuve. Ils vivent sous le hachoir programmé de l'effondrement. Et quand la chose se produit, ils sont tout à la fois attérés et soulagés : ce qui devait arriver arrive, il était vain de fuir, le monstre était là depuis longtemps, et le voici, massif, avec tous les caractères d'une évidence inévitable. Pour d'autres enfin, la chose survient sans que rien ne l'ait jamais annoncé ni laissé prévoir : il allait au bureau comme chaque matin, mais ce matin-là il s'effondre sur le pas de la porte, sans rien comprendre, totalement désarmé. 

Mais de quoi s'agit-il ? Nous y voyons une opposition radicale entre la réalité et le réel. Par réalité entendons ce sentiment, construit par longue accoutumance, de familiarité entre nous et le monde, cette fameuse "chaîne" décrite par Murakami. C'est la chaîne du moi. C'est là-dessus que repose notre identité, où ce qui tient lieu d'identité. Qu'un chaînon se brise et voici l'irruption du réel, c'est à dire de ce tout-autre, de cette étrangèreté radicale qui emporte d'un coup tout l'édifice. Après coup - c'est toujours dans l'après-coup - se révèle cette incrédible vérité : tout cela n'était qu'une construction, ou, pour le dire comme le poète, "le rêve d'une ombre". Souvent c'est sous les espèces de la mort, mort d'un proche, mais aussi mort de nos attachements, de nos idéaux, de nos passions, de nos illusions, que se précipite l'expérience, au sens chimique du terme. Nous avions tout prévu, notre carrière, notre réussite, nos amours et nos gloires, mais Cela, non, Cela ne cadre pas, ne colle pas, c'est plus fort, plus radical - inassimilable. Toujours dans le roman de Murakami revient, comme une mélopée triste, cette phrase : nous vivons comme nous pouvons, nous mourons comme nous pouvons, "et à la fin ne reste que le désert".

Et maintenant ? Comment pourrait-on revenir, comme si rien ne s'était passé, à la culture de nos amours anciennes, à nos rêves de grandeur ou de pouvoir ? Je voudrais bien, je le voudrais, mais il y a Cela, et Cela change tout. Mais change quoi ? Que je m'illusionnerai un peu moins, que je me tiendrai moins attaché, qu'en toute chose je vois l'écoulement, la fuite, l'impermanence - soit - mais il faut bien vivre dans ce monde tel qu'il est, et alors ? Cela change tout, et cela ne change rien. En tout cas rien de visible, rien de sensationnel. Ce n'est pas ce fameux nirvâna qui fait rêver les naïfs, le fleuve continue de couler, les nuages de vagabonder. Le samsâra de samsârer. Et moi, aurais-je atteint quelque perfection supérieure, quelque sagesse enviable ou admirable ? Pas du tout. D'ailleurs je le vois bien, je ne suis pas sans rêver encore, sans fantasmer comme un jeune puceau, sans souffrir comme souffre tout un chacun.  Il faut bien en convenir : ce changement, pour réel qu'il soit, ne change pas la vie ni le monde, il consiste en une chose, et une seule : je sais que je suis mortel. On dira que je devais bien le savoir avant, sans doute, mais d'un savoir abstrait, inconsistant, sans conséquence. Maintenant, plus qu'un savoir, c'est la marque infrangible de la vérité. 

Le nirvâna n'abolit pas le samsâra, il s'y oppose sans le supprimer, et au total il ne s'y oppose même pas. Deux faces de la même pièce. Disons : vision plus juste de ce qui est.

PS : le roman dont est extrait ce passage : "Au sud de la frontière, à l'ouest du soleil" - roman admirable, oeuvre d'une incroyable pénétration psychologique.