Selon un adage célèbre le Chinois est confucéen le matin, bouddhiste à midi, et taoïste le soir. On peut lire la chose dans l'ordre que l'on voudra. Et quelle nation réussit l'exploit de tenir un discours rigoureusement marxiste-léniniste tout en pratiquant gaillardement le capitalisme le plus effréné ? Hier la Chine était un pollueur hors pair, aujourd'hui elle se convertit brutalement à l'écologie. Nous nous étonnons à juste titre : comment est-il possible de tenir ensemble les positions les plus antagonistes sans en être autrement troublé ? En Chine on passe sans transition d'une extrème à l'autre, en y mettant la plus grande ardeur, tout en soutenant que l'on pratique la voie du milieu. Manifestement ils entendent la voie du milieu tout autrement que nous, qui croyons que le milieu est la position médiane, également éloignée de chacun des extrêmes : mediocritas, medium, voie de modération et de prudence. Déjà, dans la biographie de Confucius, on lit que le Maître était également entier dans l'abstinence et l'exubérance, dans le retrait et dans l'action, passant sans transition remarquable d'un pôle à l'autre. Le milieu n'est pas la position centrale mais le rapport antagoniste par lequel les choses finissent en quelque sorte par s'équilibrer. Dans notre mediocritas le Chinois ne verrait sans doute que médiocrité, impuisssance, pudibonderie et cautèle. Nous ménageons la chèvre et le chou, et ainsi nous ne faisons que gloser et entregloser.

On peut lire aussi le fameux adage du Chinois qui passe, sans sourciller, d'une religion à l'autre au gré du jour, comme une relative indifférence à l'égard de la pensée. Les Chinois ne sont pas les Grecs, chez lesquels la pensée a pris une extension extraordinaire, jusqu'à l'affolement que l'on sait : si la Grèce a péri si vite là où la Chine s'est si bien maintenue à travers les siècles, c'est aussi, outre les causes historiques et militaires, parce que les Grecs n'ont pas hésité à interroger jusqu'au fondement les éléments constitutifs de leur culture, soumettant toute chose à la question, et ne se satisfaisant d'aucune réponse. Une telle folie du logos est étrangère à la Chine. Je ne vois guère que dans le Chan - je parle non en érudit mais en lecteur curieux des choses de la pensée - école singulière qui fit la synthèse du Taoîsme et du Bouddhisme, une attitude radicale et révolutionnaire, comparable aux grandes interrogations helléniques, encore faut-il préciser que cette école resta fort peu connue du public, et prompte à disparaître. Quoi qu'il en soit nous y trouvons une liberté de ton, une vigueur intellectuelle, une sublime indifférence aux pouvoirs qui, aujourd'hui encore, nous émeuvent profondément. Qui se souvient, en Chine, de Bodhidharma, de Lin-Tsi, de Houang-Po, et de Houei-Neng, lequel, cuisinier de son état, devint subitement Patriarche de l'Ecole ? Je relis souvent ces textes extraordinaires, mais j'avoue que j'ai parfois quelque mal à saisir toutes les nuances. N'importe, il y a là un élan de liberté qui emporte tout et dont on ne trouve de tonus comparable que dans nos cyniques, nos sophistes et nos pyrrhonniens.

Le problème de fond est le suivant : que peut-on attendre de la pensée ? Peut-on la considérer comme une instance secondaire, mais alors l'essentiel sera dans l'institution (sociale) et il ne reste rien de propre à l'individu. Remarquons en passant que le Chinois privilégie en général le collectif, et ne laisse guère de place à l'individu, quand il ne le réduit pas purement et simplement à un déchet. A l'inverse, privilégier la pensée c'est rendre au sujet sa puissance créatrice, mais aussi sa force dissolvante. Toute la question est de ménager l'intérêt collectif tout en laissant la pensée entièrement libre. Je ne vois aucune civilisation qui ait, en dehors de quelques périodes exceptionnelles, réussi ce dosage dans la durée. 

Un Etat juste serait celui qui garantit la continuité et la sécurité du corps social, tout en assurant aux individus la pleine et entière liberté de pensée et d'expression. Hors de quoi nul amour de la pensée, et nulle philosophie ne peut prospérer. Au total j'estime que dans nos constitutions modernes et laïques, en dépit de toutes nos tares et insuffisances, nous jouissons pour l'essentiel d'une liberté de penser que peuvent nous envier bien des gens de par le monde. Lorsque nous nous plaignons d'un manque de liberté, demandons-nous si cela tient à la législation en vigueur, ou à notre propre inaptitude, à notre faiblesse, notre pusillanimité, et pour finir, à notre lâcheté. Le moins libre est peut-être celui qui s'empêche par lui-même d'accéder à la liberté.