"Tu es en vieillissant tel que moi je conseille d'être et tu as su bien distinguer ce qu'est philosopher pour soi et ce qu'est philosopher pour la Grèce : je m'en réjouis avec toi". (SV 76)

D'aucuns, se croyant philosophes, s'érigent en juges, en conseillers du prince, en contempteurs des moeurs, en prophètes, en législateurs - et pourquoi pas en tyrans ? Dans cette promotion fantastique de soi comment ne pas voir une ambition entêtée, une passion du pouvoir ? Ne pouvant diriger par soi on se mêle de diriger par dirigeants interposés. "On philosophe pour la Grèce", comme fit Platon en sa République, mais Diogène aussi, qui écrivit lui aussi, paraît-il, une République, dont le texte est perdu. On sait qu'Aristote voulut guider le jeune Alexandre et déterminer sa future politique, mais le souverain sut rapidement rejeter l'influence de son maître pour inventer une voie originale.

Machiavel se moquera de ces gens de plume, ignorants des faits, qui se mêlent de donner des leçons aux princes. La chose s'observe aussi bien de nos jours qu'au temps d'Epicure et de Machiavel.

Le rapport de la philosophie à la politique ne peut être qu'indirect : on peut bien observer les faits en historien ou en sociologue, en retirer quelque enseignement précieux, mais ne jamais prétendre à exercer un pouvoir, à légiférer ou à inspirer directement l'action politique. Pascal dirait : ne confondez pas les ordres.

Epicure nous recommande sagement de philosopher pour nous même. Dans cette sentence résonne également une sorte de tendresse à l'égard de la vieillesse, âge de l'accomplissement, où se décante la fougue de l'âge tendre, où les passions du corps mollissent, où s'opère une sorte de transmutation de l'âme, dépréoccupée, dégagée du souci de plaire ou de dominer, capable de distinguer lucidement l'essentiel et de s'y tenir. 

Philosopher pour soi signifie parcourir le cycle de la vie l'esprit ouvert et clair, observant les faits de la nature et les événements de l'histoire sans s'attacher excessivement à ce qui peut plaire, sans ruminer ce qui peut déplaire, en recherchant les causes, comparant et distinguant. L'homme averti sait que la vie est brève, les biens périssables, les amis et les proches, mortels, qu'il ne peut se fier qu'à ce qu'il a lui-même su construire : il aura été, selon son propre style, un homme libre. C'est ce qu'affirme hautement la sentence 77 : "Le fruit le plus grand de la suffisance à soi-même (autarkeia) : la liberté".