Quelque chose change tout doucement, comme une légère brise qui emporte les images et voiles du passé. Ce n'est pas très net encore, c'est une musique en sourdine, mais enfin cela change. 

Je me suis rendu récemment dans mon pays natal, poussé par je ne sais quelle exigence intérieure, fort ambiguë au demeurant, qui tantôt me pressait de m'y rendre au plus vite, et tantôt me faisait freiner des quatre fers. Peut-être avais-je vaguement conscience que cette équipée n'était pas sans danger. Qu'allais-je donc trouver en cette région lointaine que j'avais quittée depuis bien longtemps, quelle image, quels souvenirs allais-je réanimer, quels paysages extérieurs et intérieurs allais-je rencontrer, et dans cette rencontre quelle image de moi-même? 

A peine parti d'ici je sombrai dans une vive inquiétude, une agitation désordonnée et vaine qui me privait de mes capacités élémentaires d'adaptation. Loin de voyager dans le plaisir du passé retrouvé, je ne voyais partout que des motifs d'angoisse, sans comprendre, hélas, la cause de tout ce charivari. Certaines choses étaient bien à la place où je les avais laissées, mais tout me semblait en même temps comme décalé, à la fois le même et autre, comme coupé en son centre par une invisible et décisive césure. Non, ce n'était pas cela, pas exactement cela : le temps avait procédé à des modifications incontestables, dans les choses, et surtout en moi-même. Au sens propre : je ne m'y reconnaissais pas. Il y avait quelque part tromperie, piperie, duperie, et la dupe c'était moi. Avais-je secrètement espéré que tout restât en l'état pour satisfaire mon narcissisme, pour me donner l'illusion réconfortante de la perennité, de la permanence et de l'indestructibilié ? Non, ma ville natale n'était plus exactement ma ville natale, ce n'était pas Ma ville, c'était une ville, que je connaissais bien un peu, mais qui avait évolué selon une logique parfaitement étrangère, où je n'avais strictement rien à voir, qui m'excluait complètement. Altérité indépassable, inassimilable, étrangeté, étrangèreté. 

Le même était devenu l'autre. Fuite du temps, fuite des images, fuite universelle  - de quoi en effet donner le tournis. Le monde vacillait, branlait sur son axe, pris d'ivresse.

Au total, cette expérience déroutante et malheureuse fut salutaire : il restait simplement à comprendre la nature de nos attachements en général, et des attachements d'enfance en particulier. On croit serrer les images mentales comme dans un sac, on croit que ce sac est imperméable, qu'il ne prendra pas l'eau, et l'eau s' y engouffre de toutes parts, emportant tout le contenu, et pour finir le sac lui-même. C'est du moins ce qui devrait se passser si nous savions mener la chose à son terme : accepter que le sac soit troué.

"Le sage est un seau percé" dit-on dans le Bouddhisme Zen.

Je suis bien loin d'être un sage, mais cette nécessité de la déprise je parviens à la comprendre.

Au retour je mis plusieurs jours à élucider ce qui m'était arrivé la-bas, mais je voyais bien que la question tournait autour des images mentales, de leur accrochage à la psyché, et de la dénégation du temps. La séduction tient à la fixité, qui donne l'illusion de l'éternité. En quoi les oeuvres picturales sont un bon modèle. J'ajoute ceci que très récemment j'ai rêvé de Leonard de Vinci, d'un tableau qu'il aurait peint - à moins que ce ne soit moi, le rêve là-dessus n'est pas très explicite - et au réveil j'eus la sensation très nette que ce rêve traitait de l'attachement à la beauté, dont ce tableau était pour ainsi dire la quintessence. La belle image trône dans la splendeur du ciel étoilé, fétiche scintillant du désir, incarnation sublime et indéboulonnable de l'idéal. Nos images mentales sont comme des tableaux, fixes, fixés, stables, permanents, condensant dans l'unité apparente la multiplicité des désirs insatisfaits, transposés dans une sorte de musée idéal. D'où leur puissance psychique, d'où l'extrême difficulté de les décrocher, et de s'en décrocher. Mais chacun peut voir aussi qu'un musée est un lieu mort, où trônent les morts dans leurs habits de morts.

D'où la question : qu'est ce qu'un "oubli vaillant" (Hölderlin) ? C'est bien de vaillance qu'il s'agit, avoir le coeur assez vaillant, assez "accroché" comme on dit, pour consentir aux pertes nécessaires, sans que le sujet se perde avec l'eau du bain. Ou encore : comprendre que la nostalgie, comme son nom l'indique, est bien une douleur (algie), et que l'entretenir c'est entretenir la douleur. Mais ce ne sont là que des idées : il faut qu'elles s'incarnent dans une expérience, et que de cette expérience nous sachions tirer la leçon.