Regard rétrospectif : une longue existence accordée plus ou moins à l'exercice philosophique, mais travaillée plus encore, plus profondément, par l'amour de la poésie, et le désir tenace d'écrire une oeuvre de valeur. Aujourd'hui, la septentaine bien entamée, je me demande quel aura été le motif dominant de ma vie. Qu'est-ce qui vous pousse, vous motive, vous permet de traverser les épreuves en conservant l'énergie nécessaire, le désir de continuer, de parfaire, d'accomplir ? Je remarque, chez beaucoup d'auteurs, une certaine faille originelle déterminée par des carences affectives, des manques - ce qui est le cas de tout un chacun - mais plus encore des trous dans la transmission symbolique, des pointillés dans l'histoire familiale, mort précoce du père par exemple, confusion de générations, incertitude identitaire etc. Songez à Hölderlin qui perdit son père à deux an, son second père de sustitution à neuf ; voyez Sartre, Hume, Rousseau, Nerval, et tant d'autres. Beaucoup vont se consacrer, la vie durant, à l'écriture, comme pour reconstituer la trame, filer la toile pour recoudre, reconstituer le continum, et de la sorte assurer le passage du passé vers le présent et le futur. Se donner à soi même la part de vie qui manque, filer le sort que la Parque a négligemment coupé, reconstituer une histoire. Il n'est pas indifférent de voir que c'est dans l'ouvrage des mots que se fait souvent cette entreprise : se donner à entendre le message qui n'a pas été délivré, entendre les mots affectueux qui n'ont jamais été prononcés, constituer par soi le sens d'une phrase inachevée en lui inventant une suite signifiante. C'est ainsi que l'on peut comprendre cette fameuse nécessité intérieure qui détermine le destin de l'écrivain ou du poète : écrire pour ne pas disparaître dans l'informe, dans l'informulé, dans le chaos du non-sens. Ecrire pour vivre. Ecrire pour exister, pour soi, par soi, et pour autrui. Car l'homme de ce manque très particulier est habité, plus que quiconque, par le sentiment d'urgence absolue : on ne peut remettre à demain ce qui, dès aujourd'hui, conditionne l'accès à l'existence. Ce serait une mort lente, un long suicide consenti, que de vivre, ou plutôt de survivre, dans une vie végétale, hors du champ impérieux de la création continuée.

Le souci de bien faire, de bien écrire par exemple, est tout à fait second, voire secondaire. C'est un souci de commande qui vient de la tradition littéraire, des canons de la belle forme, des exigences du marché ou du souci de publier, pour être reconnu. Je ne veux pas dire que ce soit négligeable, je dis que ce n'est pas le motif premier et dominant. Mais comme le motif dominant est le plus souvent inconscient, inconnu du sujet lui-même, il s'efface, se retire dans les profondeurs, laissant au souci social et conventionnel tout le champ de la représentation. Alors le sujet s'y engouffre, s'y fixe et s'y aliène, s'obsédant sur la qualité de la forme, la présentabilité, le succès, et autres critères externes qui occupent le devant de la scène publique. D'où ces tristes manies des écrivains, ces obsessions de tirage, ces courses aux prix littéraires, ces parades et ces affichages. La vérité est toute autre : je ne saurai jamais exister par autrui si je ne me fais exister par moi-même, et nul prix littéraire, aussi fameux soit-il, ne saurait me donner cela qui ne relève que de moi-seul.

Je vois par exemple dans les contorsions souvent pitoyables de Jean Jacques Rousseau l'effet délétère d'une méconnaissance intime de sa propre vérité. Il aura passé son existence entière à provoquer, nier, affirmer, s'estimant perpétuellement incompris, injustement moqué et calomnié, réécrivant sans cesse son autojustification, protestant inlassablement de sa bonne foi et de sa sincérité - mais, si l'on attend d'autrui la vérité de son être propre, on ne peut connaître autre destin que celui-là. Pour faire court : si je place la vérité dans l'Autre je suis grugé à jamais. C'est une figure méconnue de l'Enfer, à placer dans le célèbre poème de Dante - ou, mieux encore, parmi les pages remarquables de Lucrèce décrivant les figures de l'enfer sur terre.

Il faut effectuer un singulier travail sur soi pour décanter, isoler le vrai motif, le vrai désir, en le dissociant progressivement des motifs accessoires, secondaires et importés. Je ne dis pas cela au nom d'une quelconque psychologie qui voudrait réduire le travail d'écriture à quelque motif psychologique. Je dis que tout cela va du même pas : s'aliéner dans l'Autre, se perdre en se cherchant, se dé-perdre en se désaisissant, décanter, se décanter, se resserrer sur l'essentiel, savoir renoncer à l'inessentiel, penser, dire, écrire, gagner en sincérité, en authenticité, se détacher des jugements de valeur, se rendre congruent avec soi-même, que l'écriture devienne la pointe fine d'un processus global, total, figure plus juste, bien qu'à jamais approximative, de la vérité.

C'est ainsi que j'entends l'exercice philosophique, non plus comme le culte d'une discipline littéraire parmi d'autres, mais comme le style propre d'un sujet au travail, travail de penser, travail d'écrire qui emporte avec lui, peu ou prou, les autres dimensions de l'existence.

Et c'est aussi pour la même raison que je refuse de faire une différence nette entre l'exercice philosophique et l'exercice poétique. Le vrai poète se reconnaîtra aisément dans ces propos.