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"Le dieu qui est à Delphes
Ne montre ni ne cache, il fait signe".
De son doigt dressé il désigne l'écart
Qui divise la chose en elle-même
Tremblante dans son devenir,
Qui fait que nulle chose ne demeure
En l'état, comme prise d'ivresse,
Trébuche, et va en titubant
La dérive de naissance à trépas.
Encore ne va -t-elle jamais à l'extinction complète.
Toujours il reste un peu, scorie du feu cosmique,
Et de nouvelles combinaisons
Amorcent leur décours. Ainsi du corps.
Après la mort commence une autre vie,
Ou plutôt c'est la même, et le cadavre
Saisi par les lois de nature
Poursuit très lentement sa décomposition,
Dans l'immense cycle des transformations.
Que nous importe ? Depuis longtemps
L'esprit s'est éteint, dès le trépas.
Ce que devient le corps ne nous concerne pas.

La vérité est -elle dans l'abîme ? Quel abîme ?
Ne pense point qu'un dieu pervers
Nous dissimule son secret. Tout est là,
Sous nos yeux, mais tout glisse, tout change,
Et c'est en vain que nous tendons nos mains,
Pour retenir le flux. Notre pensée de même
Glisse de minute en minute, selon
Hasard, indocile et rétive. Nous croyons
Fixer le mouvement, mais la danse
Autour de nous, en nous, poursuit sa ronde,
Majestueuse, effrayante, indifférente.

Il vaut mieux, laissant là les grimoires
D'une sagesse altière et misérable,
Vagabonder de par le monde, aller
Où va le coeur, ou plutôt
S'asseoir à l'ombre d'un érable
Et respirer sans rien penser, laisser flotter
Les sensations du corps dans le corps
Les impressions de l'esprit dans l'esprit,
Toute affaire cessante,
Et dans le calme et l'abandon,
Couler paisiblement comme coule la rivière
Dans les eaux vastes de l'univers.