"Et j'ai presque

     Perdu la langue à l'étranger"

Se rendre à l'étranger, se perdre à l'étranger, perdre (presque) la langue maternelle à l'étranger, voici le risque d'un long voyage aux pays lointains, mais aussi le risque de se perdre dans le passé, auprès de ceux qui furent et qui ne sont plus. Debout sur le rivage, voir les grands bateaux partir sur l'océan, cela ne suffit pas, il faut s'embarquer pour se heurter ailleurs aux usages, aux aspérités d'une langue différente, car c'est dans cette langue que vit l'âme d'un peuple, que s'exprime sa manière à lui de sentir et de comprendre le monde. Et à la lumière de cette différence, conquérir, en retour et contraste, le génie propre de sa propre langue maternelle, en saisir intuitivement, de l'intérieur, charnellement, la poésie irremplaçable. Il faut partir pour revenir, et, revenant, conquérir le plus proche. La langue maternelle, par ce détour et ce retournement, devient la langue du père, celle en laquelle, par delà les premières émotions constitutives, le sujet se saisit et se pose comme absolument singulier et radicalement universel. Il faut la médiation de l'Autre pour se conquérir.

Le plus proche est plus difficile que le lointain. C'est le plus difficile à conquérir. Voilà un des enseignements les plus profonds de la poésie de Hölderlin, qu'il a conquis de haute lutte par ses voyages, et surtout par la fréquentation assidue des Anciens, notamment Pindare et Sophocle. Il ne suffit pas d'aimer les Grecs, il faut les fréquenter en profondeur, les lire et les traduire, saisir l'esprit original qui s'y déploie, pour découvrir qu'il ne faut en rien les imiter - "leur esprit est trop éloigné du nôtre" - mais revenir à soi, non pas tels que nous étions, mais dans la conscience éclairée de notre génie propre, que nous ne pouvions comprendre dans notre confusion, et qui maintenant se révèle à nous dans la clarté de l'évidence.

L'erreur la plus grave serait de voir dans ce "retournement natal" une position nationaliste : le "nationel" que redécouvre le poète relie le plus intime, le plus charnel, l'amour du pays d'enfance (Heimat : le heim, le familier, voire le familial), la sensualité des beaux vignobles jaunissant sous le soleil, les verts bocages dans la brume, les fleuves et les champs de blé, la douceur et le compagnonage des fêtes de village, la musique de la langue maternelle - et une dimension toute autre, spirituelle, cosmique, universelle, celle d'une patrie - Vaterland, pays du père - élément singulier d'une totalité vivante qui englobe tous les peuples et toutes les langues, humanité universelle en devenir, esprit universel. La vraie singularité ne se referme pas sur soi, ne s'enserre pas entre des murs, ne se clôt pas sur une identité insulaire, elle est ouverte et reliée, sans rien perdre pour autant de son génie natif.

A la même époque Goethe note que l'âge est venu de le littérature universelle, où le poète peut lire les oeuvres persannes, françaises, anglaises, russes, et bientôt toutes les autres. Goethe voit en termes d'élargissement, Hölderlin, plus profondément, pense en mutation : se changer soi-même par la dialectique du proche et du lointain.

L'élément décisif c'est la langue. Notre propre langue se transforme et s'approfondit dans l'expérience d'une quasi perte : "j'ai presque perdu la langue" - d'une sorte de tremblement subjectif, de débâcle symbolique, de déréalisation au contact de l'étranger. Seul celui qui assume ce risque peut rencontrer, en profondeur, ce qui constitue le fondement original de la langue qu'il parle et qui le parle. Il en revient transformé. Les mots qu'il prononce sont toujours des mots, mais les voilà tout autrement expressifs, comme s'ils revenaient du chaos, charriant les émotions les plus indicibles, faisant signe en retour vers ce fondement dérobé, qui pourtant ne cesse de se parler dans la langue nouvelle, requalifiée.

On s'étonne souvent de l'étrangeté de la langue de Hölderlin. On la juge obscure, controuvée, désarticulée, inintelligible. Ses phrases, ses strophes, alambiquées. C'est qu'on lit mal. C'est une langue autre, la seule qui pût rendre compte d'un processus de décomposition et de recomposition, d'une authentique re-création. Il en va d'elle comme de l'oracle d'Apollon, qui ne montre ni ne cache, mais fait signe. Elle ne peut complètement dire, nulle ne le peut : elle fait signe. C'est au lecteur-poète de tracer le chemin.