Home, sweet home...Habiter. Ecoutons le poète parler de l'habiter, mieux encore d'un certain habitus, cette manière spécifique de l'humain d'"habere", d'avoir un domicile, de s'y investir sans s'identifier, sans se fermer, s'enclore dans l'enclos d'une propriété privée, coupée du monde des humains et de celui des dieux.

"Plein de mérites, c'est en poète pourtant que l'homme habite sur cette terre".(Hölderlin, En bleu adorable).

Mais que signifie habiter en poète?  Hölderlin dit "habiter sur cette terre", mais c'est aussi habiter sous le vaste ciel : "Tant que la sympathie au coeur se garde en sa pureté, l'homme ne perd rien à se mesurer avec le divin. Est-il inconnu Dieu? Est-il ouvert comme le ciel? Je le croirais plutôt. Là est la mesure de l'homme. Plein de mérites, c'est en poète pourtant que l'homme habite sur cette terre".

Cela signifie clairement que l'existence de l'homme n'est humaine qu'à se référer, tout en habitant sur la terre, à un Autre plus vaste qui le fonde, que les Anciens appellaient le divin, qui se modélisait dans les figures des dieux, que plus tard on appela Dieu, et qui pour nous est le vaste ciel, non le ciel des Anges et des Elus, mais le ciel de l'espace infini, l'ouvert infiniment, sans origine et sans fin. Sans quoi la demeure est cet habitacle exigu, ce quant à soi pitoyable, ce repaire, cette caverne sans eau et sans lumière, ce labyrintle paléolithique où nous risquons de croupir. Le poétique n'existe qu'à créer une césure, à fendre le cercle étroit des préoccuptions utilitaires, à dénoncer la folie mercantile. Et cela ne se peut sans un point d'appui dans l'Autre, une dimension extramondaine, un Ailleurs qui éclaire et féconde l'ici.

J'ai conscience que ces remarques puissent paraître rétrogrades, voire réactionnaires au vu de l'idéologie du temps présent qui ne rêve que d'expansion illimitée, d'"arraisonnement" sous le régime de la volonté de puissance. Hölderlin répète à l'envi que l'homme ne se peut soutenir comme tel que par la réfrence à  une Mesure ("ein Mass"), et que le poète est celui qui la présentifie dans son chant. Comment comprendre aujourd'hui, dans le monde tel qu'il est, ce monde définitivement a-theos, et sans retomber dans les représentations éculées des religions, la référence nécessaire au Ciel, voilà notre tâche, à nous modernes, philosophes et poètes.

Habiter sans forclore, habiter l'ici avec la conscience aigüe d'une dimension supplémentaire, qui ne soit pas seulement terre, eau, air et feu, agriculture et industrie, gestion des biens et des services, mais ouverture à l'étranger, "voyage au loin", séparation et retour, et surtout présence de l'Esprit. Car, là encore le poète nous parle en vérité :

                ...A la maison est l'Esprit

   Non au début, non à la source. La patrie le nourrit.

   Il aime les colonies et l'oubli risqué, l'Esprit".

Entendons : il ne suffit pas de naître pour accéder à l'esprit, ce n'est pas de manière immédiate et native qu'il se révèle à nous. Mais nous devons voyager à l'étranger, nous frotter au lointain pour que se révèle à nous la vérité de l'ici, du proche, de la maison, de la véritable patrie. Mouvement d'excentricité, nécessaire et formatrice, par quoi le plus proche, l'ici, devient tout autre chose que l'immédiat, se conquiert de haute lutte, manifeste la splendeur de l'esprit. L'ici est bien l'ici, mais il est plus, et autre chose que l'ici, illuminé par la lumière de l'Autre.

En première approximation disons que cet Autre est une dimension symbolique, définitivement étrangère à la réalité commune (le koinon), qui seule peut donner une loi de l'échange juste entre les hommes. Mais plus profondément encore, signalons qu'il serait dévastateur de penser ce symbolique sans poser la butée du réel, inassimilable et régulatrice. Définition correcte de la vérité.

J' y reviendrai.

 

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PS : Remarquons que Hölderlin écrit d'abord "Heimat", que nous traduisons par patrie, mais Heimat c'est le Heim, le Home, l'immédiat, le familier de la première demeure, plutôt la "matrie", la maison maternelle, comme nous disons l'école maternelle. Par la suite il dira Vaterland, le pays du père, non pas comme culte barbare du nationalisme, mais comme Loi universelle, ce ciel ouvert pour tous. Et entre les deux le voyage au lointain. Cela forme une triade symbolique très remarquable : la matrie, le lointain, la patrie - et l'ici régénéré par la référence au là bas, dans un esprit d'ouverture maximale. Comment mieux dire?