Traduire c'est se mettre au service d'un auteur, tenter, dans notre langue, de rendre le vif de la pensée, le rythme interne d'une oeuvre, au sens propre, étrangère. L'étranger c'est ce qui est extérieur à nous, qui se cache et se montre dans une langue que nous connaissons peut-être mais qui résonne d'une tout autre manière. Il en résulte que la musique propre de cette oeuvre est impossible à rendre comme telle, elle témoigne d'un réel qui se dérobe, que l'on peut bien comprendre dans la mesure où l'on pratique cette langue comme lecteur, mais dont aucun processus de traduction ne peut donner la mesure.

Comment traduire : esti gar einai ? "Car être est", c'est la littéralité, mais cela ne veut rien dire en français. Si je dis "car l'être est", j'introduis un substantif (l'être) qui va injecter une métaphysique étrangère à l'esprit de Parménide. Il ne parle pas de L'Etre, il dit que le propre d'être est d'être, que d'être exclut de n'être pas. 

La traduction de la poésie pose des problèmes spécifiques : il faut faire apparaître le sens ; mais le sens, dans la poésie, est indétachable du rythme, de la musicalité, de la consonance et de la résonance. Le mot n'y est nullement interchangeable, il a été choisi pour tout ce qu'il charrie de sensations, de sentiments et d'émotions, en même temps que pour son sens. Comment trouver un équivalent s'il est clair qu'il n'exite aucun équivalent ? Et puis il y a le vers. Plus exactement il y a, avant toute chose, le vers, qui est l'unité de base, bien plus que le mot. Mots et vers sont dans une unité consubstantielle. En traduisant je détruis le vers, souvent pour des raisons simplement grammaticales, la suite intelligible des mots différant d'une langue à l'autre. L'allemand met souvent le verbe à la fin, en fançais c'est rarement possible. Si bien qu'il faut recréer le vers, prendre le risque d'une construction métrique différente de la construction originale. En clair, pour traduire de la poésie il faut faire travail de poète.

Traduire de la poésie c'est re-composer le poème, avec le souci constant d'y être le plus fidèle possible en s'écartant paradoxalement de la transposition littérale. Il faut coller au texte en se décollant. Cela ne se peut faire qu'en coïncidant au plus près, en reprenant depuis la source, en revivant, ressentant, rééprouvant à partir de la source. "Infidèle fidélité" - comme dit Hölderlin. Traduire c'est recréer.

Voilà pourquoi il faut traduire à nouveaux frais les poètes que nous aimons. C'est ainsi que nous pouvons pénétrer dans l'intimité secrète d'une oeuvre, sans nous fier aux traductions existantes. Elles peuvent bien être bonnes, voire excellentes, ce sont toujours les lectures et relectures d'un autre, non les nôtres. Traduire à neuf, c'est revenir à l'orient de la poésie, repartir de l'origine, vivre auprès, renouer, marcher de concert, et se donner pour finir un nouveau concert, où résonne notre voix entremêlée à celle du poète.