Mallarmé : "La Poésie est l'expression, par le langage humain ramené à son rythme essentiel, du sens mystérieux de l'existence".

Ce qui m'interpelle, dans cette belle maxime, c'est la référence au "rythme essentiel". La poésie, langage premier du coeur, est rythme : voyez Homère, c'est la scansion des pieds - à entendre d'abord comme pieds du danseur - qui donne à la mélodie du vers sa cadence, dans l'alternance des temps forts et des temps faibles, des syllabes longues et courtes, transposant l'émotion sensible en figures sonores. Rythmos : disposition régulière, juste proportion, harmonie, et plus tard : cadence. Le rythme est à la fois la forme (harmonique) et le mouvement réglé. Aussi le sens du vers, son contenu si l'on veut, est-il inséparable du mouvement, ce qui fait que la poésie n'est pas la prose, laquelle propose un contenu de pensée à peu près indépendant de la forme. A l'inverse un vers ne pourrait se dire autrement qu'il est, sans perdre instantanément sa qualité propre. C'est d'ailleurs ce que vérifie le traducteur qui s'épuise en vain à rendre, dans une autre langue, ce qui appartient en propre à la langue du poète.

Quand le rythme se perd on recourt à la rime, faible compensation, qui met l'accent à la fin du vers, au détriment du reste. Je veux bien admettre que la rime sauve quelque chose de la musique, par l'écho et la répétition des finales, qu'elle entretient une sorte d'hypnose acoustique, mais chacun peut voir que c'est là un piètre recours, si le vers lui-même n'est pas correctement scandé. Sans compter ce que l'obsession de la rime peut comporter de fastidieux, de mécanique et d'artificiel. J'avoue volontiers qu'il m'est devenu impossible de lire les classiques, et le théâtre français en particulier, où le vacarme des rimes plates m'assomme. 

Le rythme est immédiat en grec, en latin, en allemand, il est beaucoup moins perceptible en français, langue plus sourde et volontiers monocorde. Il faut, au poète en cette langue, mettre en oeuvre toutes ses ressources d'inventivité pour faire chanter la strophe. Surtout si l'on se propose d'éviter la rime, ou d'en distraire l'usage, pour un effet maximal. S'en servir irrégulièrement pour ponctuer à l'occasion, ou la déplacer en des lieux inattendus. Leopardi est un maître en ce domaine. 

Mais laissons là les considérations techniques. Mallarmé parle d'un rythme essentiel. Cet essentiel, je veux croire qu'il réside dans l'accord entre le génie de la langue et la disposition originelle de la sensibilité, qui fait qu'en parlant ou chantant le poète exprime du même mouvement ce qui se parle d'un seul jet comme vérité subjective et potentialité universelle. En quoi la poésie est aussi, paradoxalement, un art impersonnel.