Je cherche une forme infiniment souple, ouverte, polychrone qui puisse mêler tous les tons, tous les styles, du plus sublime au graveleux, épouser toutes les sensations, écluser toutes les mémoires, brasser toutes les idées, hypothèses et conjectures, le tout dans une rhapsodie insolite, bariolée, multicolore et musicale. Ces temps-ci, dans un effort de dépassement des ordres conventionnels, je passe de la prose à la poésie, selon l'humeur et la nécessité intérieure, sans autre considération de bienséance, mais le fin du fin serait de trouver moyen de mêler les deux dans le même texte, d'un paragraphe à l'autre, lorsque le sujet s'y prête. Cela n'est pas toujours possible car un texte a son caractère propre, sa forme propre qui découle de sa nature. Il en va ainsi presque toujours du poème, qui, s'il est réussi, ne saurait avoir d'autre forme que celle qu'il a. Mais parfois il arrive que la forme finisse par étrangler le sujet, et alors il faut la dynamiter de l'intérieur, ou la faire basculer dans une forme moins étriquée, par exemple le vers libre, qui permet des associations plus volatiles et sinueuses. On peut ainsi combiner vers régulier et vers libre (ou libéré) en suivant une respiration ample et souple. Ou placer des vers volontairement faux dans une suite de vers classiques. Ou passer brusquement à la prose, ou de la prose au vers.

L'essentiel est que ces déplacements se justifient dans la texture du texte, qu'ils ne soient pas simple caprice, ou alors, à l'inverse, que d'un caprice naisse une nécessité.

Il y a poésie, quelle qu'en soit la forme, régulière, libérée, ou libre, si l'élément de base - le vers, quelle qu'en soit la structure - exprime une unité rythmique, où la musicalité ou la disgrâce volontaire des mots, leur effet-image, et la cadence soit rigoureusement accordés. La chose est plus rare qu'on ne pense, et souvent ce qu'on appelle le vers n'est qu'un découpage arbitraire de prose. Un poète se reconnait à ceci qu'il aime le vers, qu'il le cultive comme chose infiniment précieuse. Le vrai problème c'est la composition, c'est à dire la faculté de créer une suite de vers qui fasse un poème, lequel n'est pas seulement une addition de vers distincts, mais une unité organique dans laquelle chaque vers, comme l'organe d'un organisme, participe harmoniquement de l'unité du tout. Rèussite rare qui fait le grand poète.

Je m'aperçois qu'il est parfois difficile de conclure. Le dernier vers d'un poème est plus que le dernier vers : il rassemble, ou oppose, ouvre ou ferme, mais toujours il est stratégique. Le manquer c'est manquer le tout. Parfois, plus rarement, c'est lui qui se donne en premier. Mais alors, comment composer et construire pour en arriver là ? En règle générale c'est le premier vers qui vient en premier : c'est une impression vive, un "percept", une image, une idée, une expression inattendue. Hier soir, entendant les merles dans le feuillage, s'est levée pour moi cette merveille : " ça merle dans les feuilles" - jamais une telle expression ne viendrait d'un effort de pensée, c'est un "don des dieux" dirait Valéry, ou plus simplement une association mentale issue de la perception, directement donnée dans un jeu de langage.

Soit, vous avez le début, que faites-vous ensuite ? Comment rester à la hauteur de ce don, ne pas basculer dans le raisonnement, mais savoir se maintenir à la hauteur de ce défi - car c'est un défi que vous lance la nature, laquelle vous a octroyé le libre don d'une association inouie, vous sommant d'agir en poète, c'est à dire en créateur, capable de poésie ?

Le poète vit des mots et dans les mots. Mais cela n'est que fadaise et sottise si ces mots flottent comme des nuées dans le ciel. Je les veux amarrés à la terre, charnellement reliés à la sensation, à la chair. Ils doivent naître d'une expérience, fleurir de l'expérience, c'est à dire de l'humus, de la glèbe, de l'humide et du sec, du lumineux et de l'obscur, et des effluves de la mer, du vent et du feuillage. Il faut consentir à devenir terre, eau, air et feu, végétal et animal, et même un dieu à l'occasion, s'il est vrai que le dieu n'est qu'une force et forme de l'élément. Polythéisme allègre, ensauvagé et fantastique où la terre, l'homme et le dieu, et le ciel se mélangent.