Au sortir de mes épisodes noirs - je les appelle tels par convention et pudeur - reprenant difficultueusement pied dans ce qu'il est convenu d'appeler la réalité commune, je ne laisse pas d'avoir la sensaton étrange d'une sorte de déplacement, d'écart, de distance incommensurable, d'éloignement psychique par rapport aux intérêts supposés essentiels de l'existence. Mieux encore : je vois le commun s'agiter, s'exciter, se démener avec le plus grand sérieux, ils ont l'air vivant, si vivants, mais moi je les vois comme ils sont en fait, des mourants en sursis. Je vois partout la précarité, la nihilité en marche, et d'autant plus active et empressée que déjà, de sa nature, elle glisse infailliblement vers le néant. Tel affiche teint de rose qui ce soir sera gris de cadavre. A la lumière de ce fait d'évidence quelle sera notre option pour le présent ?

Depuis longtemps déjà j'ai perdu l'usage de la mémoire : hier est mort, et c'est à peine s'il en reste un faible écho, une pauvre impression sans tranchant ni relief. Juste une pauvre sensation que le travail de la nuit a singulièrement rabottée et affadie. Avec la vieillesse le temps perd sa consistance, les années semblent des mois, et les mois des journées. Il en résulte une sorte d'incertitude sur l'âge que l'on a, sur les années passées, et une sorte d'incapacité à envisager un quelconque futur. On se découvre psychiquement sans âge, alors que le corps vous rappelle sans cesse, par son usure, à l'évidence du passage. On se met à flotter dans une sorte de non-temps, qui n'est que l'oubli du temps, l'incapacité ou la négligence à en mesurer l'effet dévastateur.

A dire vrai la chose n'est pas vraiment désagréable. Le désagrément, quand il se produit, vient de l'extérieur quand de bonnes âmes bien intentionnées vous rappellent à l'occasion que vous avez oublié ceci ou cela, que vous rabâchez, ou que vous rêvez au lieu d'agir. Mais pourquoi faudrait-il agir ? Le mieux encore est de vous installer tout doucement au petit soleil, sur un banc, d'y rêver longtemps, ou de lire quelque passage choisi d'un livre qui bientôt vous tombera des mains. Il vaut mieux revenir à la lumière, plus belle que les plus beaux poèmes, et dériver poétiquement dans l'infini. "Ad luminis oras..." Et voir dans l'infini se faire et se défaire les mondes.

Le drame de notre époque c'est de considérer que tout commence et se justifie par l'humanité, qu'elle seule est importante, qu'elle seule est sacrée, qu'elle seule est divine, et que tout le reste ne prend sens et valeur que par rapport à elle. Ce narcissisme échevelé hérisse. Je suis un survivant d'une époque ancienne, toute de terre et de glèbe, qui honorait les bois et les fontaines, qui, contemplant le ciel, était saisi d'un ravissement infini, et dont l'ambition ultime était de se dissoudre, l'heure venue, dans l'immensité silencieuse de la nature.