Plaisir de printemps. Les feuilles du square ont poussé joliment, découpent le bleu du ciel qui vibre, comme irréel, ouvrant sur l'infini. Quelques rares passants passent. Tout est calme, c'est la vie tranquille d'une modeste ville du Sud.

Depuis quelques jours je suis comme suspendu dans un temps arrêté. Après bien des agitations, cette bonace est la bien-venue. Il faut que j'apprenne à composer avec le calme. Je m'aperçois que c'est plus difficile qu'on ne pense. On croit que l'on ne vit que d'espérer, de désirer, de s'agiter, et que si ce mouvement s'arrête, on glisse dans une sorte de mort. 

Chacun redoute l'ennui plus encore que la souffrance. Dans celle-ci on se sent vivre, même si c'est pénible. Dans celle-là on expérimente un temps qui traîne. Mais ce n'est pas le temps qui traîne, c'est nous qui ne savons pas goûter la qualité propre d'un temps dépréoccupé, d'un temps ouvert, débarrassé de l'obsession du faire.

Devenir un "traînard" - voilà un programme à rebrousse-poil, un antiprogramme pour amant de la vita contemplativa. Ce que des siècles ont jadis conçu comme la forme la plus haute de la praxis humaine, voilà qu'elle se presente à moi comme une chance inespérée, dont je dois apprendre à goûter la saveur : être ici, et non ailleurs, non dans le futur ou le passé, également fuyants. 

   Ici, l'homme

   Sous le feuillage qui vibre à la brise

En fin d'après-midi, de plus en plus souvent, je m'allonge sur mon canapé, sentant que rien n'est plus délectable que d'étirer mes membres, de poser mon dos, et de me laisser glisser toutes affaires cessantes dans une douce rêverie, sans autre activité que de sentir la pleine vacuité du temps, les sensations et les images qui viennent et passent, le rythme du coeur et de la respiration, reprenant parfois quelque rêve de la nuit qui me revient en mémoire, et sans souci de comprendre, et encore moins d'analyser, d'en poursuivre passivement le cours, et de le laisser de lui-même former une trame nouvelle. Parfois des mots, des bouts de phrase inattendus viennent en ponctuer la fuite, des morceaux de vers, des associations surprenantes et fécondes. Et quand je me mêle de les conserver en mémoire, bien souvent ils s'échappent, les coquines, comme filles volages. A se demander si le vrai poème ne serait pas plutôt dans la rêverie que dans la forme conventionnelle de la strophe, arrachée au caprice de la libre association.

Vita contemplativa. A dire vrai je ne vois rien à contempler. Ni divinité, ni principe éternel. Rien que du réel, qui se donne dans les apparences, ou plutôt dans l'apparaître inconditionnel et immédiat d'une perception ouverte, sans objet et sans but. La terre et le ciel. Entre les deux, le vivant, l'homme.