L'affaire est encore un peu plus compliquée. Si la culpabilité est en principe liée à la faute (voir l'article précédent) je relève une autre forme de faute, qui semble l'opposé parfait de la faute sociale. Fauter c'est manquer (faltar). Quand le sujet se manque à soi-même il est en faute, par exemple en renonçant à son désir fondamental, en sacrifiant ses intérêts les plus chers et les plus personnels. Cela complique la question : il y aurait deux sortes de fautes diamétralement opposées, qui semblent s'exclure, nous plongeant dans un débat cornélien. Si je transgresse les lois de la cité je suis en faute. Mais si je renonce à mon désir fondamental je suis également en faute - par rapport à moi-même. On pourrait évoquer, dans une perspective freudienne, la lutte métapsychologique entre l'inconscient de désir et l'inconscient de censure, si l'on veut, entre le ça et le surmoi. Entre les deux le pauvre moi se débat comme un pauvre diable, et ne pouvant satisaire à deux autorités conflctuelles, se rabat sur de pauvres objectifs de survie. Et la vie est écornée, perd tout charme et tout attrait, et pour un peu le sujet se laissera aller à la dépression.

Posé dans ces termes le problème est sans solution. Et c'est bien ainsi que le vit le commun des mortels - si toutefois on pose que le commun des mortels n'échappe pas à la névrose. Mais la question est viciée si l'on admet que le désir est nécessairement contraire au bien public, et qu'il relève d'une disposition antisociale ou asociale. Mais c'est là confondre la pulsion et le désir, c'est rabattre le désir sur l'affirmation brute et immédiate de la vie pulsionnelle, qui elle, en effet, ignore superbement la dimension symbolique de l'échange. Du point de vue de la pulsion, l'autre est un objet de satisfaction, de répulsion, ou un catalogue de zones érogènes dont je peux jouir à mon aise. C'est le pont de vue sadien : "prêtez-moi telle partie de votre corps dont je pourrais jouir, et je ferai de même à votre bénéfice". Qu'il faille bien souvent renoncer à exercer ses pulsions selon la pure logique de jouissance, c'est le fondement même de la société civile, et la loi punit les manquements à cette règle - voire par exemple la condamnation quasi unanime de la pédophilie. L'accès au désir suppose un remaniement considérable de la naturalité pulsionnelle, entre le renoncement, le refoulement et la sublimation. Dans ce processus il y a du gain et de la perte, comme d'ailleurs dans tout processus : on gagne d'un côté ce qu'on perd de l'autre. Dans le passage de la pulsion au désir on perd la naturalité et l'immédiateté, on gagne du côté de la relation. Entre les deux passe le symbolique, la loi du langage. Le frère renonce à sa soeur mais gagne deux beaux-frères. Est-ce satisfaisant ? Pas sûr, mais la relation incestueuse n'est guère satisfaisante non plus. Dans tous les cas il y a un coefficient d'insatisfaction, qui ne peut être compensé. De même pour la relation de couple, et pour toutes les relations imaginables.

Si bien qu'à notre problème : existe-t-il une solution au conflit des deux formes de culpabilité, celle qui résulte de la faute sociale, et celle qui résulte du manquement à soi-même - la seule solution est celle du désir lui-même. Ne pas renoncer à son désir - ce qui ne signifie nullement faire n'importe quoi sous prétexte de liberté - en essayant de donner à son désir une direction et une forme qui intègre la loi. Non pas n'importe quelle loi, car il peut y en avoir de détestables, mais celle qui pose le principe de la différence irrécusable des personnes, leur liberté morale, et leur droit à se déterminer par elles-mêmes.