Etymologiquement, la culpabilité c'est la "fautivité" - terme qui manque à notre vocabulaire, et qui éviterait des confusions. Culpa c'est la faute, et "battre sa coulpe" c'était reconnaître avoir fauté. D'où il suivrait que la culpabilité est la marque subjective de la faute, le sentiment pénible qui accompagne ou suit le manquement à un devoir, ou la transgression d'une norme sociale ou morale. Mais le rapport entre faute et culpabilité n'est pas automatique. Si l'on distribue les rapports possibles entre les deux notions on obtient une sorte de carré logique - où nous verrons que ce carré incline en fait vers le rectangle !

Première figure : pas de faute, pas de culpabilité.

Deuxième figure : faute, reconnaissance de la faute, culpabilité assumée, sanction acceptée. Le contrevant paie son amende, le voleur expie en prison etc

Troisième figure : faute (au regard du droit, de la moralité des moeurs) mais le sujet nie toute responsabilité, ne se sent nullement coupable, défie l'autorité qui prétend le condamner. C'est dans cette catégorie qu'on trouve certains pervers psychopathes ou sociopathes, inaccessibles à tout sentiment moral et à toute empathie.

Quatrième figure : pas de faute, et pourtant la persistance d'un pénible sentiment de culpabilité, dont le sujet lui-même est d'autant plus victime qu'il ne parvient pas en déterminer la provenance et la fonction. Cette dernière figure est la plus intéressante des quatre, la plus énigmatique et la plus difficile à interpréter. Ce n'est certes pas un hasard si Freud lui accorde une grande importance dans ses travaux, notamment dans le "Malaise dans la civilisation" qui en donne la version la plus étendue.

Le sentiment de culpabilité est sans doute un trait assez général de la névrose. Dans sa version dure il occupe le centre de la pathologie mélancolique, où le malade se pose en criminel inexpugnable, étale des crimes imaginaires auxquels il croit, et en vient quelquefois au suicide, souvent à la pendaison, à l'ignition et autres fins délectables. 

Dans la névrose, plus classique, et largement répandue, le sujet souffre d'une culpabilité rampante, polymorphe, in-qualifiable, dont aucun raisonnement ne peut rendre compte. Manifestement, il s'agit d'une motion inconsciente, plus forte que la raison, échappant à toute tentative d'analyse par le sujet lui-même. C'est évidemment un motif sérieux de psychanalyse. Si aucune faute n'est commise, où est la faute ? Freud dira qu'il faut chercher du côté des désirs inconscients, d'autant plus agissants qu'ils sont inconscients. Tel qui a désiré trucider son petit frère, et qui a depuis logtemps oublié ces désirs infantiles, se comporte en sauveur dans la vie sociale, se surcharge à plaisir de toutes sortes de missions difficiles, et finit par craquer sous le poids de ses obligations, sans comprendre quelle est cette logique interne qui le contraint à tant de fatigue, sans goûter le repos ni la sérénité. Il expie sans fin un crime imaginaire, dont il pourrait très bien se décharger - à condition de retrouver cette phase oubliée de son passé, où il pensait et sentait en effet comme un criminel en puissance - mais où, c'est l'essentiel, il n'est jamais passé à l'acte.

Freud notait que nous sommes tous une bande d'assassins - mais si tous nous désirons nous débarrasser des indésirables, nous ne le faisons pas si souvent qu'on veut bien le dire. On a tort de se focaliser comme on fait sur la criminalité, qui existe certes, mais qui ne met pas nos rues à feu et à sang, comme certains journaux voudraient nous le faire croire. L'homme étant ce qu'il est, j'aurais plutôt tendance à m'émerveiller que certaines plages de paix sociale puissent se voir. Mais c'est évidemment au prix d'un refoulement massif des tendances inconscientes, ce qui relance d'un autre côté la névrose. Si bien qu'au total on peut estimer que ce fameux sentiment de culpabilité contribue à maintenir le corps social, encore que l'individu paie au prix fort la sécurité relative dont il peut jouir. La névrose est le revers de la socialisation, sa part obscure. Mais l'individu qui parvient à s'en libérer, au moins en partie, ne devient pas pour autant un criminel ou un malfrat : il apprend à se pacifier dans la conscience plus instruite et mieux éclairée de sa propre histoire, et sans fanatisme ni anarchisme, peut s'adapter aux normes sociales sans les adopter.

Pour finir on se demandera si ces analyses sont encore vraiment pertinentes au regard des évolutions actuelles de la société. De nouvelles libertés ont été conquises de haute lutte, des nouvelles possibilités se font jour dans la vie individuelle, familiale, sexuelle, culturelle. La vieille névrose freudienne recule et d'autres normes apparaissent - mais aussi de nouvelles formes pathologiques. Peut-être que le primat du sentiment de culpabilité s'efface au profit d'une nouvelle structuration psychique, dont on ne peut encore clairement définir les contours.