Les grands mots, comme Liberté, Egalité et consorts, me fatiguent. La philosophie, elle aussi, a ses grands mots : Etre, Non-Etre, Devenir, Verité, Sagesse etc. A chaque fois que je rencontre l'un deux, j'ai le hoquet. Je me demande ce que l'on me veut, ce que l'on me cache, ce que l'on met en avant pour distraire mon regard et confondre mon intelligence. C'est l'abus de ces formules qui rend bien des auteurs indigestes, voire suspects, au point que leur simple fréquentation devient quasi impossible. J'ai tenté jadis de lire le "Parménide" de Platon mais très vite je me suis égaré dans la forêt impénétrable de ses Idées, en tous points comparables à des monstres sylvestres. 

Un peu de simplicité, Messieurs, vous siérait mieux ! Nous ne trônons pas, que je sache, au royaume olympien, à gouverner l'empire des nuages !

Clarté, concision, et cette aptitude à passer sans peine du concret à l'abstrait, pour revenir au concret, voilà les vertus philosophiques. Et le soleil hellénique, la mer "au sourire innombrable", les voiles blanches comme de grandes ailes à l'horizon, la terre immensément ouverte aux gouffres de la mer et du ciel ! Du visible faire signe vers l'invisible, du manifeste vers le caché, faire voyage, tracer chemin, et ne sombrer jamais.

"Le dieu qui est à Delphes ne montre ni ne cache, il fait signe". Le voyageur voyage à la surface, il ne plonge pas dans les profondeurs, il ne s'élève pas dans le ciel. Il voit des monstres marins mais ne les suit pas, il voit des êtres ailés mais ne les suit pas. Il a pris le parti de la surface, il glisse comme un danseur, un patineur, entre terre et ciel.

S'il connaît les abîmes il ne s'y abîme pas.

Il opte pour la simplicité. Il se dépouille  volontairement de l'inessentiel, il se resserre sur l'élément terre, volontiers agreste, habitant des bocages, familier de l'humble chien de ferme, du boeuf et de la chèvre. Et s'il habite la ville il fuit les carrefours populeux, les attrouppements bavards, les fêtes tumultueuses. En retrait du vacarme, il voyage sans quitter sa demeure, parcourant en pensée l'immensité des espaces et des mondes. La nuit il sent vibrer au dessus de sa tête l'immense cortège des constellations, et dans son rêve, immobile, il parcourt des années-lumières d'océans galactiques. Au matin, frais et dispos, il se souvient parfois de ses échappées nocturnes, mais n'en tire nulle vanité, nul savoir particulier.

Préparant son café il prélève un peu d'eau pour sa tasse, et rejette le surplus dans la rivière. Toute vie vient de l'eau, toute vie retourne à l'eau. Il prend ce qu'il faut et rend ce qu'il faut. C'est sa manière à lui de se mettre au diapason de l'univers.