Voyageant dans le Péloponèse en direction d'Epidaure nous fîmes une petite halte dans une prairie verdoyante, à l'ombre d'un bosquet, comme aurait pu faire Oedipe dans son interminable pérégrination de prince déchu. Il y avait là quelques colonnes de marbre couchées dans l'herbe, des socles brisés, des pierres étalées au hasard, rien qui fût très remarquable : pourtant je n'ai pu oublier ce lieu, ni son nom, Médea, qui entre en résonance avec tant d'autres noms qui chantent dans ma mémoire. C'était très certainement une cité, autrefois, ou un lieu de culte, dont pourtant je n'avais jamais entendu parler, qui avait eu son heure de gloire, qui attirait des marchands, des voyageurs, des poètes et des paysans, et dont il ne restait rien que ces fragments éclatés. Je suis, par une singularité de ma nature, ou de ma destinés personnelle, étrangement ému au spectacle des ruines, comme celles de ces remarquables châteaux en Alsace, que j'ai visités à peu près tous, et ici, bien entendu, en Grèce, en Asie Mineure, en Sicile et ailleurs. Je me demanderai même si je ne suis pas plus sensible aux ruines qu'aux édifices bien conservés, comme le Haut Koenigsbourg, ou même Versailles, dont le gigantisme, un certain air de trop bien paraître, m'accablent. La ruine fait rêver, elle ouvre à l'imagination un espace infini, elle sollicite votre goût enfantin de rebâtir, de reconstruire, d'agencer à votre guise les murs et les tours, de disposer les fortifications, les pièces de séjour, les étables, les écuries, formant bientôt une forteresse inexpugnable, une cité marchande, un palais princier, un temple, une acropole. Je me suis découvert, il y a longtemps, une vocation d'architecte amateur, mais qui ne construirait que des palais de rêve, des villes de papier. Car, muni d'un cahier, je déambulais entre les murs, notais les rapports, les points d'angle, les emplacements, y projetais les constructions farfelues de mon imagination. 

La mélancolie des ruines est un thème rebattu de la littérature romantique. De la nostalgie, j'en éprouvais certes, une pointe de tristesse, et je ne sais quelle langueur à penser à tous ceux qui furent là, et qui ne sont plus, qui ont vécu, aimé, haï, craint et espéré. J'étais extrêmement sensible à ce paradoxe puissant, que ces traces sont bien présentes, actuelles, ces murailles et ces donjons, et que les hommes qui les ont édifiés soient définitivement défunts, absents, inconnaissables, comme s'ils n'avaient jamais existé. Je ne pouvais pas ne pas penser à mon père, lui aussi absent, et doublement absent, d'être mort depuis longtemps, et que je ne l'eusse jamais vu, touché, caressé, que je ne lui eusse jamais parlé. Que faire d'une absence si définitive, si principielle ? Comment mettre dans ce blanc quelque chose - non point pour effacer le blanc, mais lui donner un peu de consistance, de signification et de vie. Comment de la mort donnée et reçue faire quelque chose de vivant ? On voit que tout me prédestinait à préférer les ruines.

Parfois, dans mes rêveries, je me portais acquéreur d'un vieux château délabré, et je passais ma vie à le reconstruire à ma guise. Heureusement, je n'ai pas suivi cette sollicitation du démon, faute d'argent, et faute de temps. Ce n'était qu'une chimère, dont je me guérissais très vite. J'admire certains qui s'y vouent, réalisant des prouesses, aménageant la chose, la transformant en hôtel. J'avais compris très vite, quant à moi, que mes reconstructions devaient se faire dans le domaine psychique, et non dans la pierre.

Schopenhauer écrit qu'à la différence des autres philosophes qui se contentent de faire le tour des murailles, lui, et lui seul, offrait le moyen de pénétrer dans la forteresse - entendons le domaine réservé de la vérité. Cette image m'avait bouleversé : je m'attachai passionnellement à Schopenhauer, qui disait si bien ce que je sentais moi-même. Mais il y avait erreur : la vérité que je cherchais était moins le secret de la vie et de l'univers, que celle qui me faisait être ce que je suis, qui n'était pas ce que sont les autres. Quelle est cette vérité intime qui détermine ma destinée, qui me fait choisir telle route plutôt qu'une autre, qui me plonge si souvent dans les affres de l'angoisse et de la mélancolie, et tantôt m'exalte jusqu'à la voûte du ciel ? Il y avait là une énigme, que je voulais déchiffrer - ce qui signifie que quelque chose d'avant détermine ce qui est maintenant, avec cette puissance supplémentaire d'agir et de faire agir, hors de la conscience, comme un aimant, une roue de la nécessité, un destin, un fatum. 

Mais à tout prendre, la consolation existe : je n'ai pas besoin de forer la muraille, comme veut faire Schopenhauer (Freud dirait : durcharbeiten, perlaborer) puisque les murailles sont largement ouvertes, branlantes et dépecées. Il s'agit moins de percer un édifice, une carapace caractérielle, un remblai de constructions défensives ou réactionnelles, que d'édifier ce qui manque si cruellement depuis le départ. 

Que dans ce projet, vécu plus que voulu, la poésie et la philosophie aient joué le rôle déterminant, c'est une évidence. Chacun agit avec les moyens qui sont à sa portée. Moi qui n'étais pas un manuel, un artisan ou un architecte, je ne pouvais construire que ces châteaux de sable, à la fois sublimes et dérisoires, qui vivent le temps d'une marée, et qui pourtant sont essentiels à l'humanité telle qu'elle est. A ma décharge j'ajouterai qu'ils auront été la grande joie de ma vie, et ma consolation aux heures d'orage.