"Fantaisie" - je m'y livre avec délices, allongé sur un fauteuil, sans souci et sans soin, et je laisse venir les impresions du moment, les multiples sensations corporelles, et les images, sans choisir, sans chercher à comprendre, abandonné au cours sinueux de l'imagination. C'est ainsi que je voyage, plus volontiers immobile que courant les sites renommés. Des quelques modestes voyages que j'ai pratiqués jadis je garde assez d'impressions colorées et mobiles pour nourrir des miliers de divagations. Sans compter tout ce qui émerge du passé personnel - je constate que ces temps-ci mon amnésie relâche son étreinte, et que cela se remet à circuler dans ma psyché, ce qui ne laisse pas de me réjouir. Je découvre que de ne rien faire, ni lire ni écrire, ni réfléchir, ouvre l'espace de l'association mentale - précisément de la fantaisie, qui est plus qu'une simple imagination, une sorte de dérive généralisée qui mêle le passé à l'avenir, enrichit le présent de mille colorations subtiles, combine la mémoire et l'imagination, la perception et la rêverie. Parfois une idée vient interrompre le cours des images, mais il n'y a pas lieu de s'y arrêter spécialement, elle passera comme tout le reste. C'est la coulée qui en elle-même est délicieuse, plus que la "matière", puisque cette matière se fait et se défait selon le rythme intérieur. Au sortir de cet état on peut avoir l'impression que rien ne s'est passé : le retour à la conscience vigile opère une sorte d'effacement, comme lorsqu'au réveil on sait qu'on a rêvé, mais que le rêve nous échappe comme un peu d'eau entre les doigts.

Ecrivant, ces temps-ci, je m'essaie à une sorte de fantaisie littéraire, bien différente de l'écriture raisonnée et réflexive qui est d'usage dans un texte théorique. Je me laissse aller aux associations mentales, je laisse venir les souvenirs et les rêveries, je contrôle le moins possible et divague selon le caprice. Bien entendu la méthode a ses limites, car pour écrire il faut une conscience aiguë des mots, des rapports logiques et grammaticaux, et de la sorte il est impossible de divaguer tout à fait. Disons que cette écriture particulière se situerait à mi-chemin entre la fantaisie véritable, exclusivement mentale, et l'écriture maîtrisée. C'est là que je me sens le plus authentique, c'est là que le sujet que je suis peut le mieux se manifester dans la parole, même écrite, au prix d'un abandon relatif à la course spontanée de l'association mentale.

Au vrai la pensée réflexive me fatigue. J'en ai eu ma part, et j'en éprouve la limite. Je me dis souvent qu'il n' y pas lieu de réfléchir plus avant, que les choses se font ailleurs et autrement, et que, comme dit Goethe 'tout est là".

Je me suis souvent demandé quelle est la finalité propre de l'activité philosophique, à quel état particulier elle devrait mener le philosophant. Sur ce terrain je suis profondément en désaccord avec la philosophie moderne qui ne pose aucun terme, aucun point d'arrivée, à l'inverse des Anciens qui entendaient mener l'impétrant à une certaine réalisation subjective, qu'ils décrivaient dans les termes d'ataraxie, ou d'eudémonie, ou d'euthymie, lesquels ne sont pas seulement l'expression d'un équilibre personnel, mais un rapport vécu à la loi de nature. J'aime cette perspective, qui nous arrache au seul souci du bien-être. La vraie question est de savoir par quelle méthode on y peut parvenir. Il me semble évident que la voie rationnelle est insuffisante : on y est prisonnier du langage, donc de la convention, donc des relations sociales intériorisées. Je me propose de suivre une autre voie - et sans rejeter le langage, ni même la parole et l'écriture - d'explorer plus avant cette voie de la fantaisie, qui paraîtra peut-être naïve, mais dont je pressens qu'elle sera d'une grande fécondité.