Je me sens d'humeur hellénique ce matin. A vrai dire cela m'arrive souvent, et si je devais me décider enfin pour un voyage en avion - comment faire autrement - c'est encore dans ce beau pays que j'irais le plus volontiers, quelque part dans une île bercée de soleil. En fait je balance entre deux destinations : d'un côté j'aimerais retourner quelques jours en Alsace pour revoir mon pays d'origine, sans doute pour la dernière fois, vu mon âge, et de l'autre tout me tire du côté de la Méditerranée, la "mère" suave de notre culture. J'ai visité quelquefois l'Italie, la Sicile et quelques autres pays du sud, mais c'est toujours vers la Grèce que va mon coeur. A vrai dire il y a une certaine ambiguité dans cet amour, qui rassemble en un même mot deux réalités bien différentes : le pays réel, avec ses charmes, mais aussi ses misères, et un pays symbolique, hors du temps et peut-être de l'espace, où vivent quelques esprits immortels et sublimes, dont la noblesse ne cesse de m'inspirer. Déjà chez Lucrèce on peut voir cette ambiguité, lorsque d'un côté il célèbre l'Athènes d'Epicure, berceau du "discours vrai", et que de l'autre, dans la fin du poème, il dépeint l'horrible peste qui emporte la ville. Contraste saisissant entre l'idée (éternelle) et la réalité (périssable). Athènes meurt et ne meurt pas. La leçon d'Epicure survit aux désastres.

L'île de Samos est à une encablure de la côte turque. C'est là que naquit Epicure, et Pythagore aussi, selon certains témoignages. C'est une île montagneuse où l'on cultive un vin fameux, liquoreux et ensoleillé. Sur la côte, Milet, le berceau de la pensée (Thalès, Anaximandre, Anaximène), Ephèse où vécut et écrivit Héraclite. J'ai visité Ephèse, site remarquable, mais de facture romaine. A l'autre extrémité, dans ce qu'on appelait jadis la Grande Grèce, en Sicile, Agrigente, "la blonde Acragas" où enseigna Empédocle. On y admire une longue procession de temples, curieusement saufs, épargnés par le temps : seule la peinture des façades à été effacée, car, on ne le dit pas assez, les temples étaient peints de couleurs très vives, ce qui heurte l'idée qu'on s'en fait d'habitude en les imaginant de la blancheur du marbre.

Sans conteste, celui qui parle le mieux de la Grèce c'est Hölderlin, chez qui on retrouve la même ambiguité, pris dans la contradiction entre le pays réel, aux mains des Turcs, et l'idée de la Grèce antique, demeure des dieux et des poètes :

     "Qu'est cela, qui

     Aux antiques rives heureuses

     M'attache, que plus encore

     Je les aime que le pays du Père ?"

Et le voilà qui poursuit, invoquant la royale figure d'Apollon, puis de Zeus fécondant les mortelles. Mais Hölderlin saura faire la part du mythe et de la réalité. Car, emportée par le souci de la froide composition, les artistes grecs perdront bientôt le feu du ciel, et "La Grèce, beauté sublime, sombra". Il ne faut pas imiter les Grecs, "leur manière est trop différente de la nôtre" - nous devons conquérir le principe d'un art original qui nous soit propre. Ils sont un exemple, non un modèle. Il faut s'en inspirer sans les imiter.

Tout cela, qui est remarquable, vaut également pour la philosophie. On ne peut copier, ni appliquer mécaniquement. Nul ne sera jamais un nouveau Diogène, un autre Empédocle. Mais il y a là une inspiration fécondante, un pas hardi, une insolence libératrice, une amplitude qui devraient nous inspirer de nouvelles aventures de pensée.