Le lecteur pressé aura peut-être l'impression que je répète, que j'énonce pour la centième fois cette idée somme toute convenue que le mot n'est pas la chose, que le langage se tient par essence à une distance infranchissable du réel qu'il prétend exprimer. Pour moi cette évidence est acquise à tout jamais et ne fait pas problème. Au delà de cette idée, ou en deçà, je cherche à dire quelque chose dont la nature m'échappe encore, que je tente d'approcher avec l'intuition, et qui encore me glisse entre les doigts. 

J'entrevois un autre rapport séparatif, plus intime encore, plus inaperçu, plus structurel : celui du signifiant et du signifié, rapport constitutif du langage lui-même - en dehors de toute question relative au rapport du mot à la chose. Le mot lui-même (le signe linguistique) se décompose en deux éléments adjoints par la convention sociale. Le signifiant c'est le son, la matérialité sonore du mot (que je peux transposer en écriture phonétique) et qui éveille presque instantanément une représentation (image, sensation, idée) dans l'esprit de l'auditeur. Dire "arbre" suscite l'image mentale de l'arbre, grand ou petit, vert ou effeuillé, au gré de la sensibilité propre de l'écouteur. Si le signifiant est universel (à l'intérieur d'une communauté linguistique donnée) le signifié est à la fois général et particulier : tout le monde comprend "arbre", qu'il ne confond pas avec "fleur"  ou "betterave", mais chacun y dépose le fruit de ses expériences personnelles, colorant le général d'une intuition particulière. Si bien que sous la surface lisse d'un discours universel fleurisssent des représentations qui ne sont pas réductibles à l'universalité. La chose est moins nette à l'écoute d'un discours conventionnel, fortement normé, et très nette dans la poésie, où le mot est dégagé de sa signiication usuelle pour entrer dans une suite d'accords essentiellement suggestifs, où chacun peut librement associer : " Et rose elle a vécu ce que vivent les roses" - on entend ici bien autre chose qu'une plate vérité sur la brièveté de la vie, le mot "rose" ouvre un espace d'imagination qui excède toute trivialité. A la limite ou pourrait dire que le signifiant, ici, se dégage du signifié, se libère du sens, pour ouvrir à tous les sens : vision, odorat, toucher, audition, musique infinie des rapports innombrables de l'univers. Le signifiant devient polysémantique : il fait signe dans toutes les directions à la fois.

Corrélativement, avec cette libération du signifiant, ce détachement par rapport au signifié, cette séparation, c'est la fonction référentielle qui se dilue : de quoi parle-t-on ? Quelle est cette "rose" que désigne le poète ? Grammaticalement c'est la jeune fille, qualifiée, selon l'usage, de "rose". Mais c'est là une lecture étroite. En fait, dans ce vers aux échos infinis, la rose prend son envol, se détache de toute chose nommable, jeune fille et fleur, pour devenir une sorte de symbole universel de la jeunesse et de la beauté. Tout est "rose" pour le poète qui contemple l'impermanence universelle, sa beauté et sa caducité. Sans compter que "rose" est aussi une couleur, celle du teint frais, de la peau fraîche et lisse, de la rose bien sûr, mais de la jeune fille aussi, et de toute beauté qui fleuronne et qui passe. Ronsard est passé par là. "Et rose elle a vécu...". Rappelons que les Anciens, pour dire le décès, disaient : "il a vécu" - litote de pudeur et de délicatesse. Au vrai, la fonction référentielle s'est dissoute dans une série ouverté d'associations, qui fait que l'on parle en excès, sans considération positive du fait, isolé dans sa brutalité. La référence initiale était : "une jeune fille est morte". Voyez ce que cette référence initiale est devenue dans la parole du poète !

Ces propos qui éclairent assez bien le cheminement poétique, qu'en ferons-nous pour éclairer le double rapport de la langue philosophique ? Rapport de non-rapport. Le premier, on l'a vu, c'est le rapport séparatif du mot et de la chose. Le  second c'est le rapport séparatif du signifiant et du signifié. Quand je dis "un", le signifiant est univoque, tout le monde entend "un". Mais quel signifié ? J'en vois au moins deux. Soit l'un désigne une réalité singulière : un arbre, c'est à dire ni deux ni trois, ni mille, un seul, unique, Un arbre. Soit, suivant la tradition philosophique dominante, j'entends l'un comme la totalité, la somme qui englobe toutes les singularités existantes dans un ensemble fini. Par exemple je dis l'Un est le tout, donc toutes choses se subsument sous la catégorie unifiante de l'Un, conçu comme réalité ultime, comme font les Hindous lorsqu'ils disent que tout est Brahman, que Brahman est l'Un, et qu'il faut s'absorber dans l'unité absolue.

Lorsque je parle je ne puis en même temps maîtriser toutes les associations, dérivations, inclinaisons que suscite ma parole. Je parle, croyant dire ceci, et sans le savoir, je dis tout autre chose : ma parole se détache de moi, prend son envol, charriant des signifiés qui se jouent de moi, déjouant mon illusoire maîtrise : j'en dis plus que je ne dis, ou autre chose, et autre chose encore. Un homme épris propose à la femme de l'accompagner à l'hôtel. La femme entend "autel"- et déjà se voit mariée, le plus cher de ses désirs. Voyez où cela nous mène ! Même signifiant (la prononciation est identique dans les deux cas) mais le signifié n'est pas lié, il est au moins bivoque. Nos passons notre temps à rectifier les errements, les erreurs et les errances de notre parole, les malentendus, les mal-dits, non-dits ou trop-dits que notre langue a laissé échapper en dépit de nous.

Je ne vois pas comment la parole philosophique pourrait échapper à ces occurrences. Ce n'est un hasard si le philosophe, en général, préfère écrire plutôt que parler, il se donne par là du temps, et un surcroît de maîtrise. Mais aussi il perd l'essentiel de ce qui faisait sa pensée véritable. Epicure a certes beaucoup écrit, mais il recommande par dessus tout de "sum-philosophein", philosopher ensemble, de se risquer dans une parole qui toujours, par quelque côté, nous échappe, nous délivre et nous livre.