Si je dis : "le pain est blanc", tout un chacun comprend ce qu je dis, car la convention linguistique fixe pour chacun la notion de "pain" et de "blanc", si bien que chacun peut vérifier la concordance de mon propos avec la réalité. Ce qui est troublant, c'est que je puisse sans vergogne dire "ce pain est violet" alors qu'il est blanc. Dans le langage rien n'est vraiment impossible, je puis jouer à l'infini de toutes ses virtuaités sans tenir compte en rien de la réalité. Ainsi Eluard - "la terre est bleue comme une orange" - phrase d'une absurdité confondante, et d'une richesse suggestive illimitée. C'est le privilège indiscutable de la poésie de jouer des ressources du langage, bousculant les registres, mêlant les tonalités, inversant les rythmes, si bien que la référence (ce dont on parle, la réalité à laquelle le discours fait référence) peut quasiment disparaître, à moins de soutenir que la véritable référence du poète n'est pas le monde existant mais la réalité intérieure (images, pensées, émotions etc). "La terre est bleue comme un orange" - de quoi parle-t-on ? Nul n'en sait rien, et pourtant ce vers fait résonance : à proprement parler il ne "dit" rien, il procède à un renversement de la vision et du discours habituels. Sa référence est d'une certaine manière contenue dans le discours lui-même dont il s'agit de prendre le contrepied. Discours sur le discours, le second étant posé comme connu, implicite : "chacun sait bien que la terre est ronde comme un orange et bleue lorsqu'on la considère depuis un vaisseau spatial, mais je vous dis, moi, qu'elle est bleue comme une orange". Et comme le poète a toujours raison, selon un autre vers bien connu, voyez dans quel embarras nous voilà plongés !

Il est possible de dire n'importe quoi, le même et son contraire, l'absurde et l'insensé ; rien dans le discours lui-même ne fait barrage, ne marque la limite, car il n'y a pas de limite. Le langage par lui-même possède une capacité de fuite illimitée, comme on le voit d'ailleurs dans certains discours psychotiques, mais pas seulement ! On se demandera légitimement de quoi nous parlons quand nous parlons !

A cette fuite universelle le bon sens oppose les "vérités" de la perception commune, de l'opinion commune, qui fait référence. A un stade plus évolué on distinguera et nommera des réalités intérieures supposées communicables, comme les affects fondamentaux (peur, courage, amour, haine etc) pour lesquelles on posera une sorte de cartographie rudimentaire, que les poètes vont enrichir, raffiner, enluminer de toutes les manières imaginables, et que les romanciers vont exploiter dans leur dramaturgie. La palette des sentiments s'enrichit, se nuance, formant un réseau de significations sur lesquelles une sorte d'accord implicite se construit dans la conscience commune. Mais chacun voit combien cet accord est relatif, sujet à méprise, cause de malentendus et de conflits. Référence donc, mais infiniment mobile, imprécise, "ployable à tous sens". 

La philosophie, depuis les premiers temps de sa fondation, pose ses propres concepts. Création de la langue, distinée à mettre en lumière un aspect jusque là inédit de la réalité. Il s'agit de dire quelque chose d'inaperçu, quelque chose qui était là de toujours, mais qui a échappé à la perception commune, qui était voilé dans l'inattention : c'est le sens du mot "a-lètheia" - faire voir le voilé, le négligé, l'oublié, le faire briller dans la langue, le manifester, l'offrir comme conquête poiétique à la conscience : nous disons "le fleuve" comme s'il existait une réalité stable, permanente, identique à soi, repérable comme telle dans le champ de la perception. Pourtant ses eaux ne sont jamais les mêmes, et nous qui nous y baignons ne sommes jamais les mêmes, changeant d'instant en instant : le discours fossilise la réalité mouvante, échoue à dire le réel du fleuve. D'un autre côté  il n'y a pas de fleuve sans rives, sans la fermeté et la constance de la rive. On a donc raison de dire : "le fleuve". Ce qu'on dit est dès lors à la fois vrai et faux. Le fleuve est et n'est pas, il coule et ne coule pas, tant que les rives en fixent les bords. La contradiction est dans le langage lui-même qui devrait pouvoir dire le même et l'autre en même temps, ce qui est impossible. Si je dis l'un je rate l'autre et si je dis l'autre je rate l'un. Quelle leçon tirer de là ? Parlant du fleuve, est ce que j'énonce une vérité sur le fleuve ? Le langage peut-il dire la vérité du fleuve si le langage est déchiré en lui-même, disant ce qu'il ne dit pas et ne disant pas ce qu'il dit ? La leçon c'est qu'il y a un écart infranchissable entre le dit et la chose, leçon que retiendra Démocrite lorsqu'il déclare que nous n'avons aucun moyen de connaître ce que sont les choses en elles-mêmes, réellement (etèè).

En fait on peut aller plus loin encore et distinguer une double déchirure. La première c'est l'écart entre la langue et la réalité (le mot et la chose). La seconde est dans le langage lui-même, qui, disant quelque chose, scotomise autre chose, voilant et dévoilant du même mouvement.

Mais alors qu'est ce que le Logos ? Ce n'est plus un discours sur le réel, ce serait plutôt un discours qui porte sur le discours lui-même, dénonçant, exhibant la faille structurelle qui le constitue comme énoncé. La vérité est toujours ailleurs, glissant sans fin sur la tranche acérée d'un discours impossible.