Je poursuis mon enquête. Pour le moment nous avons deux points établis : rapport de non-rapport entre le langage et le réel ; rapport de non-rapport entre le signifiant et le signifié, le mot et sa signification. (Voir les deux articles précédents). Il reste à examiner un autre problème, qui passe trop souvent inaperçu.

Parler - "prendre" la parole, c'est se décider, en tant que sujet, à dire quelque chose, donc à mettre en forme (transmissible) un certain contenu de pensée (au sens large : impression, sensation, perception, image mentale, idée etc). Cette résolution va s'incarner dans un énoncé, une phrase, formée de mots, de rapports syntaxiques et grammaticaux. La formule la plus simple serait par exemple : "j'ai faim" ; ou "le soleil s'est levé sur la plaine". Dans notre langue une phrase suppose un sujet du verbe : c'est le sujet de l'énoncé. Dans les deux exemples précédents c'était "je" (pour "j'ai faim") et dans l'autre "le soleil". Lorsque le sujet de l'énoncé est la personne qui parle et qui dit "je", on a tendance à supposer que c'est bien lui qui parle en son nom, qu'il est également le sujet de l'énonciation, alors qu'il peut répéter ce qu'il a entendu par ailleurs, se faire l'écho de ragots de comptoir, se dissimuler derrière des opinions qu'il ne partage pas, mentir, tromper, séduire, corrompre, induire, faire le fanfaron, et mille autres grimaces de la pseudo-communication. Il est par conséquent de la première importance de bien distinguer le sujet de l'énoncé du sujet de l'énonciation.

Soyons clairs : le sujet de l'énonciation c'est l'opérateur qui prend la parole. Derrière toute parole il y a quelqu'un qui parle. Mais rien n'oblige ce locuteur à se présentifier comme tel dans le sujet de l'énoncé. Il peut convoquer la bien-pensance, l'opinion, la morale, ou les propos de la voisine etc. Imaginons la scène suivante : le mari soupçonne sa femme de le tromper, mais il n'a pas de preuves tangibles. Il ne dira pas : "je te soupçonne de me tromper" - auquel cas le sujet de l'énonciation se présentifierait dans le sujet de l'énoncé, dans une identité signifiante. Il dira peut-être : "A la radio ils disent que de nos jours les femmes mariées n'hésitent plus guère à courir l'aventure. Qu'en penses-tu, toi ?" Le sujet de l'énonciation a disparu comme tel pour faire apparître un "ils" impersonnel, supposé véhiculer la vérité - à savoir, et ce n'est pas dit : "tu me trompes, comme toutes ces traînées qui oublient leurs devoirs". Entre le sujet de l'énonciation, qui se dérobe comme tel tout en étant présent, s'exprimant indirectement dans une intentionalité questionnante, et le sujet de l'énoncé ("ils disent") il y a manifestement un hiatus, une sorte de voilement, une semi-disparition, un retrait diplomatique, une suspension. Le cas est encore plus patent dans les rêves nocturnes où la présence obsédante des personnages dissimule le véritable auteur, qui est le rêveur lui-même, comme sujet de l'énonciation.

Ces considérations, qui peuvent paraître abstruses, sont pourtant essentielles si l'on veut savoir, dans une conversation, ou un livre, QUI parle ? Au travers de l'énoncé, qui peut prendre mille formes diverses, voire contradictoires, changeantes ou persistantes, légères ou graves, il s'agit d'entrevoir le sujet de l'énonciation : que dit-il ? que veut-il ? quelle est son intention au delà ou en deçà du discours qu'il me tient ? Où puis-je repérer quelque chose du désir de celui qui parle, dans quel fragment de texte, dans quelle image qu'il me sérine - sachant que lui-même ne sait pas clairement ce qu'il dit, et que des passages de son dire sont tantôt purement conventionnels, tantôt plus intimement sentis, expressifs d'une certaine vérité.

Questions de psychanalyste, évdemment, mais qui devraient être celles de toute personne qui a le désir d'entendre - et nommément de philologues, s'il est avéré que le philologue désire dégager d'un texte autre chose que les on-dits ou les commérages.

Nous répétons longtemps avant de conquérir une parole personnelle. Laquelle pourait se  définir comme la faculté, en tant que sujet de l'énonciation, de surgir librement dans l'énoncé, de savoir jouer avec la langue, souplement et poétiquement, de s'y manifestement consciemment, de savoir mesurer la portée de ce qu'on dit, en fonction du contexte et de la personnalité de l'interlocuteur. La vérité n'est pas toujours bonne à dire, disons que c'est la vérité elle-même qui choisit celui à qui elle se destine.