L'éducation vise à doter le sujet d'une capacité de penser relativement autonome à l'égard des affects corporels et émotionnels. Je dis relativement car il est manifeste que cette autonomie est très partielle. Considérant ma propre idiosyncrasie je vois qu'il me faut une quantité impressionnnate de conditions favorables pour pouvoir exercer pleinement mes facultés créatrices : un bon sommeil, une bonne digestion, une aération préalable - je marche toujours un peu avant de m'installer à mon bureau - du silence, une ambiance paisible et détendue autour de moi, une température modérée - la chaleur m'oppresse et me stérilise - une pièce écartée, à l'abri des incommodités du monde, de l'agitation et des rumeurs, sans compter les conditions internes, un peu d'angoisse mais pas trop, de la stimulation intellectuelle mais pas trop, et de la liberté, encore de la liberté. Je n'écris pour personne et cela me serait un calvaire de devoir remplir un contrat, d'écrire sur commande par exemple, et je préfèrerais encore m'abstenir que de pondre à la semaine. Je ne puis écrire que "du jour à la journée", improvisant, baguenaudant et vaticinant, sans plan, sans projet, sans but, à la fortune du pot. A chaque jour sa potée, sa fricassée, sa poivronnade, sans souci du hier et du demain. Cela, ce m'est joie, et tout autre plan, foireux. J'ai renoncé à faire un livre, qui me demanderait un investissement de longue haleine, un souci de planification, une organisation temporelle, en un mot un "travail", tripalium, triple pal de fatigue, de souci et de forçage. De cela jamais plus. 

La vertu de la retraite c'est une belle et douce oisiveté. Tout autre projet est insensé. J'en vois qui courent à perdre haleine, croyant qu'il faille justifier à tout prix le temps dont ils disposent, qu'ils vont gâchant, gâtant et gauchissant à mille préoccupations "utiles" - ne vivant que de se soutenir du désir supposé d'un Autre, qui ne demande rien et qui se moque bien de leurs scrupules. Hé quoi, si l'on ne vit aujourd'hui quand donc vivra-t-on ?

Il est plus difficile qu'il n'y paraît de s'autoriser de soi-même, rien que de soi-même. Et chacun va cherchant des justifications, des causes à défendre, des oeuvres à accomplir, répandant autour de soi les miasmes morbides de la moraline.

Vivre, ne serait donc que peu de chose, la plus pitoyable entreprise, la plus fumeuse et la plus dérisoire, qu'il faille à tout prix la rehausser de quelque Idéal plus noble, plus désintéressé, plus sublime ?  Craignons que le sublime ne nous ramène vertement aux conditions de la réalité la plus prosaïque. Qui monte trop haut tombe d'autant plus bas.

Je m'essaie à cohabiter plus humblement avec mon corps, mieux, je m'essaie à penser à partir de mes états intérieurs, méfiant à l'égard de tout ce qui plane et flotte dans l'espace désincarné de la théorie. Les théories sont belles peut-être, mais de pouvoir s'en passer, après s'en être servi le temps qu'il fallait, voilà vraisemblablement le gage de la liberté conquise.