Le véritable sublime n'appartient qu'à la nature, lorsqu'elle oppose à l'homme son immensité, sa puissance illimitée, ou sa beauté. L'homme, cherchant le sublime, tombe le plus souvent dans le grotesque. Ainsi  de l'ascétisme, qui, s'il est en son principe une simple et légitime discipline (askésis, ascèse), verse le plus souvent dans la monstruosité de la pulsion de mort : macérations, mortifications, cilice, jeûnes, absurdes contentions et flagellations du corps etc. Bouddha lui-même, trompé par une fallacieuse philosophie issue des Upanishads, crut un temps qu'il fallait, pour se libérer du cycle des réincarnations, affaiblir le corps, réduire les pulsions, sublimer la pensée, toute entière tournée vers l'objectif de la délivrance. Puis, prenant conscience de la vanité d'une voie qui manifeste plus d'orgeuil que de vraie sagesse, il rejeta toute pratique de mortification, en même temps que l'hédonisme. Voie moyenne, voie de la raison et de la mesure. La tempérance suffit. La délivrance, s'il en est une, sera l'oeuvre de la connaissance, ou ne sera pas.

J'aime ce pas, cet affranchissement, cette ouverture. Elle rejoint mon amour tout grec pour la mesure : ou mallon. Il y a plus de vice dans la vertu excessive que dans le vice.

Je n'ai, quant à moi, rien d'un ascète : je dors beaucoup, j'ai bonne fourchette, je bois volontiers un peu de bière ou de vin, je fume, je me laisse aller tout doucement à l'incurie et à la fainéantisme, d'autant qu'à présent je suis absolument persuadé qu'il n'existe nulle part de secret à découvrir, de liberté à conquérir, de vérité pour laquelle il faudrait témoigner dans les affres et les supplices. Si personne ne veut de ma tambouille philosophique je n'en ferai pas de cauchemar, je continuerai tout doucement mon chemin, où qu'il aille. Ce qui faisait la grandeur un peu ampoulée des ascètes c'était la conviction absolue qu'il existe un monde plus vrai que le nôtre, un Brahman auquel il fallait s'identifier par l'extase, un nirvâna qui délivrerait de la fatalité, un principe du Bien, du Vrai et du Beau, ou autres farines métaphysiques. Même un Heidegger me lasse avec sa conception de l'Etre, supposé commander en sourdine la marche du monde. En somme, il faut choisir, radicalement : ou la métaphysique avec son cortège interminable d'illusions, de croyances, d'espérances, et toute la souffrance, l'insatisfaction et la culpabilité qui en suivent - ou cette pensée du dehors, cette présence libre à la terre, cet art de danser à la surface des choses, seules réelles, seules présentes, de toujours et pour toujours. S'il est une ascèse, et non un ascétisme, c'est la discipine mentale par laquelle on se détourne des désirs d'immortalité, de puissance absolue, de maîtrise inconditionnelle, de jouissance illimitée. Et de l'illusion de savoir : Ou mallon. 

On remarquera qu'il existe quelque chose de cette idée dans la pensée grecque, laquelle, hormis les funestes turpitudes platoniciennes, sut toujours éviter les invraisemblables contorsions de la pensée indienne, sa fâcheuse tendance à couper le monde en deux, opposant inlassablement l'intelligible (le Brahman, l'Atman, le Pur, l'éternel) au sensible, réduit au statut de sortilège (Maya) ou carrément à la nihilité : le monde serait au mieux une illusion, au pire un néant, et dès lors que faire si ce n'est le fuir, le nier, ou le détruire, ce qui, étant impossible, ne se fera qu'en se détruisant soi-même. Sublime illusion, et orgueil frénétique de qui s'imagine qu'en supprimant la conscience du monde il supprime le monde !

Tout cela relève de la magie : la métaphysique, comme l'a bien vu Auguste Comte, est un animisme continué avec d'autres moyens. Infantilisme de la pensée : on croit, comme l'enfant, à la toute puissance des désirs et des idées. Nommer serait faire apparaitre, comme Chanteclair dans la fable, nier serait détruire. Ah s'il suffisait de penser pour agir sur les choses !

A nouveau surgit cette incontournable réalité du réel, pierre d'achoppement de toute philosophie, skandalon de la pensée, ce réel que nous voudrions tant réduire, écarter, supprimer, nier, et qui toujours, de quelque manière, refait surface pour nous rappeler notre nature bornée, notre insuffisance ontologique, notre misère. Il y a du grandiose dans l'ascétisme, il ne mérite pas le mépris, mais une sorte de bienveillance amusée, comme nous en donnons au regard de l'enfant ouvert sur l'énigme du monde. Oui, il faut sans doute en passer par là, mais ce n'est pas raison d'y rester. Toutefois, et c'est là une leçon supplémentaire de cette étrange histoire, il y avait aussi, dans ces anciennes pratiques, la conscience toute respectable, que l'homme ne saurait être le centre du monde, qu'il doit se référer au Tout, y puiser une norme du vrai. Leur erreur a été de concevoir ce Tout comme une âme, une intelligence transcendante, un Noûs, un Logos souverain animé d'intentions, de volonté ou de sapience, bref un Dieu. C'est cette idée qui est peu crédible, exprimant le délire natif d'un être imparfait mais perfectible. Il est temps, pour nous, de revoir notre copie, et, tout en nous séparant des illusions de désir, dont la métaphysique constitue le florilège pathétique, de construire une philosophie décentrée de l'homme et de l'humanité, ouverte, grâce notamment aux progrès de la connaissance scientifique, à la réalité du monde et du cosmos, dans lequel il importe de trouver une nouvelle manière d'habiter : non en "maîtres et possesseurs de la nature", mais en voyageurs d'un jour dans l'immense océan de l'inconnaissance.