Dans mon livre "LA PASSION DU VIDE", j'avais abordé le thème de la Surface Absolue comme hypothèse "poiétique" de la nature du réel. J'aimerais y revenir après tout ce temps et toutes les expériences vécues depuis lors. Peut-être pourrai-je aujourd'hui être un peu plus précis et exhaustif dans ma présentation.

Vous êtes au bord de la mer, le regard perdu sur l'immensité. Bintôt ciel et mer se confondent, abolissant tout horizon. Les contours des objets qui volent ou flottent s'estompent lentement dans une contemplation vide, ouverte et réceptive. Vous oubiez tout, et bientôt vous-même, absorbé dans le lent mouvement éternel des éléments. Plus d'aspérités, plus de contours, plus de point fixe. Rien ne sépare de rien et tout s'unifie dans la Surface Absolue d'une méditation intemporelle. Mais il suffira d'un petit quelque chose, un bruit insolite, le moteur rageur d'un avion, et tout bascule à nouveau dans la conscience ordinaire : c'est bien moi, ici au bord de la mer : voici des goêlands qui hurlent, des vagues par milliers qui s'avancent vers la plage, et puis voici le ciel, et l'horizon. La conscience discriminante rétablit instantément le spectacle familier et signifiant du monde. Retour brutal à la réalité empirique.

Ciel magnifiquement clair. Vous voyez les étoiles au dessus de vous, innombrables. En regardant mieux, en vous laissant bientôt subjuguer par le spectacle incommensurable, vous appercevez, laiteuse, infiniment étendue, une immense coulée immobile de milliards de petits points fixes qui dessinent la Voie lactée. On vous a dit que c'était la Voie lactée. Mais maintenant c'est une évidence, on dirait que l"ensemble du ciel s'enroule autour de vous, vous emportant dans une gigantesque marée, dans un sorte d'effroi sacré où le sublime vous submerge de toutes part. Et cela devient rapidement insupportable : c'est trop, et moi que suis-je donc?  D'ailleurs suis-je encore quelque part, ou me suis-je disséminé dans l'immensité? Il faut revenir aux choses de la terre, marcher, secouer ce vertige. Se réenraciner dans la glèbe.

Ces deux images peuvent nous éclairer. Il ya bien deux perceptions du monde. Celle de la vie ordinaire, de la conscience discriminante qui pose les objets les uns à côté des autres, saisit mentalement leur nom, leur utilité, leur usage, et les distribue dans une vaste grille de significations familières. C'est le monde emprique, celui de l'expérience immémoriale, du travail, de l'activité réfléchie ou automtique, utilitaire et connu. C'est le monde de l'Homo Faber. Bergson dirait de l'intelligence fabricatrice. Monde du "souci" dirait Heidegger, de la maîtrise et de l'arraisonnment de la terre. Mais si nous nous laissons porter par les intuitions les plus profondes nous rejoignons assez rapidement une conscience cosmique toute autre, dans la méditation sans objet, dans la contemplation désintéressée. Alors l'ordinaire scission du sujet et de l'objet disparaît. L'objet n'est plus ce quelque chose d'utile devant moi que je manipule en acte ou en pensée. Le sujet n'est plus cette puissance autocentrée qui organise autour de soi un "environnement utilitaire". La séparation élaborée par des années de manipulations et de combinaisons pratiques ou conceptuelles s'évanouit au profit d'une aperception sans distinction notable, où les "choses" ne disparaissent pas dans un nuage mystique, mais où elles s'estompent en quelque sorte dans leurs différences singulières, pour former bientôt un unique univers qui contient tout, sans isolation d'un "sujet" discriminant. La contemplation vous égalise en quelque sorte à la surface silencieuse des choses.

On comprendra aisément que la Surface ne peut se penser sous les espèces du concept. Un concept, comme le montre si bien Bergson, est lié structurellemnt à l'outil : un marteau est autant une représentation mentale, avec ses données matérielles et techniques, qu'une chose travaillée pour un usage précis. Le concept renvoie à la technique, puis à la science, dans un même mouvement d'appropriation, de savoir, de pouvoir et de prévoir. Rien de tel ici : la notion de Surface ne nous servira en rien à la domestication de l'univers.

La Surface Absolue est l'expression que j'ai trouvée, pour mon compte, comme voie d'accès aux intuitions fondamentales des premiers philosophes de l'Occident, dont les formulations peuvent nous dérouter ou nous paraître inintelligibles. Par exemple : que signifie l'Apeiron chez Anaximandre? A-peiron : le sans limite, c'est à dire, en termes modernes l'idée d'un unique univers illimité dans tous les sens du terme. Une telle intuition ne découle pas de l'observation empirique, qui nous montre partout la limite dans les choses, et nos facultés. Il a fallu à Anaximandre un singulier génie pour extrapoler à l'infini ce qui ne s'expérimente nullement dans le fini! Démocrite se proposera de rendre compte du "Tout" , et ce tout n'est pas simplement le petit monde de nos perceptions, mais la Totalité : les tourbillons innombrables, les atomes infinis, le vide infini, les mondes qui naissent déclinent et meurent, sans affecter en rien la pérennité de ce tout éternel, sans origine et sans fin.

Cette image de Surface m'est apparue comme une représentatyon moderne de l'illimité, de l'infini, de l'inconcevable amas d'univers que rien ne saurait borner, ni dans le temps ni dans l'espace. Le terme de Surface peut surprendre, lorsqu'on voit partout des hauteurs, des épaisseurs et des profondeurs : les corps sont pour le moins tridimensionnels, et vraisemblaement bien plus encore : multidimensionnels. Peut-être ont-ils une infinité de dimensions dont nous n'avons pas la moindre idée, sauf, un peu, par la physique quantique, et encore... Mon intuition, comme Anaximandre, mais autrement, consiste à quitter le plan de l'apparence multidimensionnelle pour aplatir la totalité dans un unique disque sans épaisseur, c'est à dire sans profondeur ni épaiseur ni hauteur : "le plus profond c'est la peau" disait Nietzsche. J'ai voulu prendre au sérieux cette expression, de même que l'idée deleuzienne de l'immanence : le haut est le vertige de la mégalomanie, le profond le délire des origines, l'épais l'image de la corporéité visible. Tout aplatir c'est supprimer l'ordre des valeurs humaines, les préoccupations de hiérachie et de pouvoir, éliminer l'idéal et le monstrueux, bref, comme Diogène le Chien, dé-idéaliser, renverser les faux dieux, supprimer la fausse monnaie.

A ce niveau de contemplation s'effacent les distinctions qui font tourner le monde des hommes. Aussi n'est ce ni un programme de gouvernement ni une position morale, renvoyés tous deux à l'usage commun, hors philosophie. Il s'agit exclusivement du plan méditatif, "métaphysique" mais en un sens strictement immanent : une seule surface, une seule nature qui contient tout, qui est tout, sans bord, sans plus et sans moins, sans augmentation ni diminution, et pourtant perpétuellemnt mobile, destructrice et créatrice, selon des rythmes dont nous ne savons rien, permanente pleinement dans la totale impermanence des choses.

Mais à quoi cela peut-il bien servir, demandera-t-on? A développer une vision tout à fait étrangère à la culture dominante, à décentrer, à ouvrir des perspectives infinies, à relativiser tout pouvoir, tout savoir, à entretenir une subversion nécessaire. Non, la Société n'est pas tout. Non, l'Humanité n'est pas tout. Non, la politique et la morale ne sont pas tout. Le tout, c'est cet englobant dont nous sommes, qui nous porte et nous emporte. En dernière instance c'est à Cela que l'homme a poétiquement affaire, dans sa conscience et son inconscient.