Retiré tout au fond de la forêt profonde 

Il choisit pour abri le chêne solitaire

Au clair de la clairière ouverte sur le ciel

Où coule un ruisseau gazouillant

 

Il parle avec les fleurs

Il cueille les baies sauvages

Il partage le pain qu'on lui offrit

Avec les animaux ses frères

 

Il n'attend rien, n'espère rien

Il ne demande rien

Il se laisse glisser sur la vague des jours

La nuit il se dissout tout doucement

Dans l'élément sans forme et sans visage

Où se défont la conscience et le temps.

 

           C'est le souvenir, revenu de peu, d'une clairière, à quelques lieues de ma ville natale, où nous allions quelquefois en promenade qui m'a inspiré ce texte. Là vivait, dans le Haut Moyen Age, un ermite, Arbogast, "l'hôte des arbres", auprès d'un chêne tutélaire, dont on exhibe encore quelques restes. Cet homme, de quoi vivait-il, pour tenir ainsi, seul et fragile, dans les affres de la grande forêt ? C'est une question qui m'a souvent troublé : il faut bien admettre une singulière disposition mentale, toute tendue vers l'absolu, pour imaginer une telle existence, et lui supposer une signification, laquelle nous est si étrangère que notre trouble augmente d'autant. De même pour ces stylites exhibés au sommet d'une colonne de pierre, du haut de laquelle ils vociféraient, appelant les mécréants à la prière et à la repentance !

           Je me suis résolu à déchristianiser mon bonhomme en lui attribuant une philosophie de la nature qui par essence ne pouvait que lui parêtre impie. Un Arbogast pyrrhonien, ma foi, ce n'est pas mal -  d'autant qu'il est fort probable que Pyrrhon, lassé de l'apathie de ses contemporains, ait lui aussi fini par vivre nu dans les bois, comme faisaient les fameux gymnosophistes qu'il avait rencontrés en Inde lors de son périple dans l'armée d'Alexandre.