La grandiloquence, c'est l'acte affecté de parler haut et fort, de parler "grand", avec de grands mots, surtout lorsqu'on n'a rien à dire : parler et dire sont deux choses très différentes, ce que semblent ignorer certains beaux esprits épris de montre et de galéjade. C'est aussi, malheureusement, la spécialité de certains "philosophes" qui se haussent du col pour paraître, frauduleusement auto-investis d'un Savoir, dont les origines sont pour le moins obscures et controuvées. L'affaire commence avec Hegel, dont l'ambition avouée fut de se constituer en Conscience du monde, lisant le passé et l'histoire dans une boule de cristal métaphysique, au grand dam de Schopenhauer qui sut se gausser avec raison d'une si lamentable prétention. "D'ou tirons-nous ce titre de savoir, nous qui ne sommes qu'un éclair dans le cours infini d'une nuit éternelle ?". C'était la question de Montaigne, à laquelle je n'ai fait que sustituer le savoir à l'être, mais cela revient au même. Eux disent savoir, mais cela ne se peut que sur fond de prétention d'être : être l'esprit du monde, l'Idée de l'Histoire, dont le sens serait miraculeusement dévoilé au Sage de Berlin ! 

O douce paranoïa, quand tu nous tiens ! C'est l'illusion de disposer d'un point fixe, à partir duquel il serait loisible de développer un regard panoptique : "Du haut de cette pyaramide quarante siècles vous contemplent". Point de vue de Dieu, ou point de vue de Sirius, à la manière du romancier d'autrefois qui disposait savamment la programmation de son livre, du début à la fin, mettait en place ses personnages, leurs rapports, leur devenir, sondant les reins et les coeurs, cachant ou révélant les intentions secrètes selon la souveraineté de son caprice, démiurge et prestigitateur, à la grande joie du lecteur, séduit, enchanté par ce pouvoir d'illusionniste, dont il recueille les bénéfices secondaires. Le gourou trouve toujours, c'est une constante vérifiable, de bons gogos pour le suivre !

C'est la question du point fixe qui m'intéresse, plus que la ridicule mise en scène, dont tout un chacun peut faire le procès. Dans la bonne vieille métaphysique d'antan le point fixe était à l'origine, l'archè, à partir de laquelle se développaient toutes les formes mondaines : Idée du Bien (Platon), Premier moteur immobile (Aristote), ou, plus tard, Dieu, créateur et ordonnateur de la marche du monde. Puis on y substitua le point fixe de la perspective : finalité lointaine d'une société sans classes, identité du savoir et de l'être, réunification finale. Pourtant Héraclite déjà avait énoncé ce qui était, qui est et qui sera, savoir le mouvement ininterrompu, la mobilité universelle, l'absence à jamais d'origine et de fin : tout coule et ne cesse de couler. "Branloire pérenne". Tout point fixe est une construction relative, déterminée par une option, une sélection de méthode, qui peut se justifier dans un contexte particulier, au service d'une fin momentanée et particulière, jamais un référent stable, définitif, incontestable. S'il y avait un tel point fixe il faudrait admettre un en-dehors du monde, une position hors du monde qui ne serait pas soumise au mouvement du monde. C'était la critique implicite des épicuriens à l'adresse de toutes les métaphysiques passées et à venir : si le tout est le tout il n' y a rien en dehors du tout, aucun point de vue extérieur à partir duquel on peut considérer et analyser le tout. On y est, on n'en sort pas, voilà le fait.

Il n' y a pas de Méta-savoir, pas plus que de méta-langage, il faudra s'y résoudre, sauf à délirer pour de bon.