Notre terre est peuplée d'autistes qui s'ignorent. Essayez de discuter avec un "ami", bientôt vous voilà submergé par un flot de paroles qui roulent, roulent, et vous laissent ébahi. Vous essayez de placer un mot à votre tour, mais le fâcheux n'écoute rien, vous interrompt, reprend le mot au vol, l'inserre dans les filets tortueux de son discours et vous submerge de son babil. Vous guettez la moindre interstice, la moindre suspension pour tenter d'insérer quelque idée nouvelle ou personnelle, mais non, votre homme ne s'en laisse pas compter : il a décidé de vous assommer, à moins, ce qui est plus vraisemblable, qu'il ne se soit nullement aperçu de votre existence : il se parle à lui-même, émerveillé de soi. Vous n'êtes qu'un miroir où il se resaisit de soi, mieux encore, une oreille. En toute rigueur il faudrait lui demander de règler la consultation au tarif du psychiatre.

En pareille circonstance je lutte bien un peu, puis, voyant l'inutilité de tout effort, je brise là : je trouve toujours quelque prétexte, un travail en cours, un rendez-vous pressant, pour le planter là. C'est triste, mais comment faire ? Je devrais me fâcher, rechigner et tempêter, lui dire son fait, mais dans de telles circonstances je ne trouve jamais le mot juste pour dénoncer l'intolérable et ouvrir la brêche. Mon énervement même me rend la parole impossible. Je saurais bien quoi dire, mais deux heures après, ou le lendemain matin. Esprit de l'escalier, comme on dit.

Qu'est-ce donc que ce commerce où l'un n'existe qu'au détriment de l'autre ? Chacun se croit inestimablement intéressant et ne s'intéresse qu'à soi. Sans doute ai-je été, moi aussi, un autiste qui s'ignore, comme l'est spontanémént chacun de nous, depuis l'enfance jusqu'à l'âge adulte, mais on pourrrait estimer qu'avec les leçons de l'âge quelque chose du réel puisse trouver place dans la structure psychique, et permettre l'écoute et l'attention à autrui. Eh bien je vois que cette disponibilité est rare, autant que précieuse. Elle ne se développe qu'avec l'expérience de la souffrance - mais cela ne suffit pas car certains seront encore plus autistes qu'avant - il faut que cette souffrance ouvre grande la compassion, la sympathie, la compréhension. Les bouddhistes disent : sagesse et compasion, l'une ne pouvant aller sans l'autre. Les épicuriens disent : sagesse et amitié, reconnaissant implicitement que cette compréhension ne s'adresse pas au tout venant mais aux amis, ceux qu'habite le souci du vrai dans le partage des idées et des sentiments. Et il est bien vrai qu'on ne saurait distribuer indifféremment son écoute et sa bienveillance, qu'elles sont choses rares et précieuses, et que de toute façon l'amitié est sélective.

C'est un bon critère : l'ami qui ne vous écoute pas n'est pas un ami. Réciproquement, de l'ami que vous n'écoutez pas vous n'êtes pas l'ami, vous n'êtes pas digne de son amitié. Il n'est d'amitié que dans la réciprocité, l'échange attentif et attentionné, le respect pour les personnes et leur parole. Tout cela paraîtra bien banal, chacun le sait et l'approuve, mais allez voir dans la réalité, observez les échanges entre les hommes, et dites-moi si ce sont là des banalités. Tout le monde le dit, personne ne le fait.

Un dialogue n'est vrai que si les personnes peuvent s'y inscrire et manifester comme sujets de leur parole. En général nous n'y figurons que comme rôles sociaux, personnages publics ou privés, fonction conventionelle, et le sujet reste en souffrance, ne trouvant nulle place, nulle expression par où il pourrait se faire reconnaître. Nous sommes dans les "rapports" entre nous comme les personnages publics à la télévision : chacun veut avancer ses pions, marquer des points, emporter le morceau. De la sorte nous sommes tous perdants, le gagnant y compris.