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    Mais encore une fois son beau visage

    Tendrement m’apparaît dans la buée du songe

    Elle marche au soleil, ses cheveux

    Flottent, belle oriflamme de jais, devant mes yeux,

    Elle se tourne vers moi, ses yeux noirs me sourient

    Je flotte dans le ciel azuré

    Je ne sais ce qui m’assaille, me renverse,

    Dans ce sourire je crois perdre mon âme

    Elle s’envole dans les nimbes dorés

    Et nous partons tous deux dans le ciel infini

    Au milieu de nuages vermeils à franges pourpres

    Et nous flottons unis dans une unique étreinte

    Nous traversons les mers, les continents immenses

    Nous regardons passer les nuages comme des visages d’enfants

    Heureux, avec des yeux-pépites qui scintillent

    Le temps n’existe plus pour nous

    Nous sommes libres, heureux et fous

    Insoucieux, dégagés, embarqués – aériens

    Rien ne saurait nous tenir, nous retenir

    L’immensité du ciel, les mondes, les étoiles

    Tout nous parle de nous, rien que de nous

    Nous sommes le monde, nous sommes l’univers

    Tout l’univers vient danser dans le feu de nos yeux

    Et l’immortalité, la joie des dieux, leur rire inextinguible

    Et l’amour infini, et la totalité

    Tout est à nous, tout est nous !

 

 

     Le rêve, hélas, ne dure qu’un instant

     Je suis assis à ma table de travail

     Parfois mon daïmon me visite et me dicte des vers

     Parfois, très longuement, il fait silence

     Alors je me dessèche comme poisson sur la plage

     Je m’étiole et me meurs. Mais toujours

     Il revient, ami fidèle, et me libère

     De mes angoisses. Je reprends mon poème,

     J’écoute la voix qui parle au fond de moi

     Les souvenirs reviennent, s’installent comme des amis

     Autour de la table, et nous buvons du vin de Samos,

     Nous devisons, nous chantons, nous nous esclaffons

     Amour, humour, tout est bon

     Et nous rions et nous philosophons !

     Eh ! qu’importent les amours perdues, les regrets, les déboires

     Le mal de vivre, et cette langueur dans le cœur

     Quand des amis très chers vous écoutent, vous parlent

     Que vous les écoutez, les consolez, les rabrouez

     Que le vin comme nectar coule dans votre gorge

     Que l’ambroisie et le plaisir chassent tous les nuages !

 

 

      O mes amis, que l’amitié guérisse de l’amour !

     Que le présent éponge le passé !

     Non, ce n’est pas la perte qui fait mal

     C’est le retour, tantôt, de l’image ancienne,

     Celle qui vit en nous comme un corps étranger

     Qui se nourrit de nous, séductrice insondable,

     Mystérieusement accolée à notre être,

     Eponge molle et polymorphe qui boit le sang,

     Hydre fatale, et si l’on coupe une tête

     Voici qu’une autre repousse encore et encore,

     Et l’on dirait que cet enfer n’a pas de fin.

     Point n’est besoin de convoquer le samsâra bouddhique

     La roue des renaissances interminables

     Le châtiment, les douleurs de l’enfer post mortem,

     C’est ici, dans ce corps pitoyable

     Dans cette âme livrée aux supplices du désir

     Dans les fastes mortifères de la mémoire

     C’est ici qu’est la souffrance, la cause et l’origine,

     Et c’est ici, et nulle part ailleurs

     Qu’il faut chercher la délivrance.