Fondamentalement on croit parce qu'on fait confiance à celui qui parle. C'est la situation de l'enfance qui se développe par les paroles entendues auprès des êtres chers. Si bien que le contenu de la croyance importe moins que le lien qui s'établit entre deux ou plusieurs personnes. Que ce lien vienne à se rompre, ou que la déception, la trahison viennent déchirer la confiance, et la croyance mollit ou disparaît. Certains enfants se remettent difficilement de la découverte que le Père Noël n'est qu'une fiction, et entretiennent dès lors une longue méfiance à l'égard du discours des adultes, non point de ce que le Père Noël ne soit qu'un mythe, mais de ce que la confiance ait été trahie. Si les adlutes mentent en affaires si graves, comment leur faire confiance pour d'autres affaires : une suspicion méthodique viendra remplacer la douce naïveté d'entan.

Le même mécanisme vaut pour la foi religieuse : si Dieu me trahit à qui donc ferai-je confiance ?

D'un autre côté, refuser toute confiance à quiconque est quasi impossible. La vie sociale, dans ses moindres transactions, la suppose et l'exige. En cas de faillite c'est la justice qui viendra trancher. Il faudra donc s'en remettre à la justice, pour laquelle, à défaut de confiance, c'est la force du droit qui fait loi. Je puis toujours me défier de la justice, contester ses principes, je ne pourrai m'opposer à ses arrêts. La force de l'Etat ne repose pas sur la confiance mais sur la contrainte, légitimée par la loi. On peut en conclure que si la confiance, en matière civile, est belle, si elle rend possible nombre de transactions pacifiques, à elle seule elle ne fonde pas une société, laquelle ne peut se passer de la loi et de la force.

La confiance est nécessaire en amour et en amitié. C'est dans ces relations-là que le pacte de la parole est fondamental. C'est là aussi que les déceptions et les trahisons sont vécues avec la plus grande douleur. Un pacte disais-je, qui définit un certain lien de réciprocité et de solidarité, par lequel chacun pense pouvoir compter sur l'autre en cas de difficulté, et, réciproquement, s'engage à agir de même. L'affection spontanée, et le plaisir qu'elle donne, ne suffisent pas, il y faut un certain engagement, qui ne va sans risque. Qui refuserait ce risque ne peut prétendre à l'amitié véritable : il serait toujours en retrait, ou alors il ne ferait que recevoir sans donner jamais.

Cette analyse est bien sûr un peu idéale : dans les faits on trouve de tout. Et surtout on trouve une grande inégalité : l'un est généreux, l'autre pingre, l'un est jaloux, l'autre libéral. Mais si la relation dure il faut en conclure que la transaction est finalement égalitaire, puisque chacun des deux est attaché à la poursuite de la relation. La vérité est que l'on ne sait jamais ce qui s'échange en profondeur entre deux personnes, on n'en voit que les tractatons apparentes, quand tout se joue à des niveaux qui échappent presque totalement aux observateurs. La chose est vraie en amitié autant qu'en amour.

On peut bien sûr opter plutôt pour une solitude affirmée. Mais dans la plupart des cas elle n'est que le fruit morose de la déception, de la rancoeur et du désespoir. Cela n'exclut pas qu'une solitude librement choisie, pleinement satisfaisante soit possible - comme la solitude, tardive il est vrai, d'un Pyrrhon. Mais reconnaisons qu'il faut être un sacré bonhomme pour accéder à de telles hauteurs.