"Le monde comme volonté et représentation" - c'est dans ce titre même qu'éclate le génie de Schopenhauer, d'avoir découvert, dans le "monde" même, un hiatus infranchissable : soit je le pense, et dans ce cas je ne puis échapper à la représentation, plus encore, je suis l'agent inconscient d'une représentation qui jamais ne pourra s'égaler à la nature des choses ; soit je plonge dans le substrat de mon être propre, et alors je découvre en moi la toute puissance du vouloir-vivre (la "volonté"), laquelle me dépossède tout en me possédant. L'être que découvre Schopenhauer est un sujet clivé entre le vouloir et la pensée, sujet du vouloir ET sujet de la connaissance. Coment dès lors bâtir un pont entre ces deux instances, qui ne soit gesticulation intellectuelle, chimère métaphysique, mais expérience réelle, et transmissible ?

C'est toute la difficulté, et l'on peut estimer que la solution schopenhauerienne, qui ne manque pas de panache, reste cependant très au-dessous de l'enjeu. L'art d'abord, comme suspension momentanée du vouloir dans la béatitude de la contemplation. La morale ensuite, comme adéquation à la souffrance universelle. L'ascétisme enfin, comme suppression sans reste de la volonté - on se demande comment, si le vouloir est l'essence de la vie, sous toutes ses formes. Tout cela ne manque pas de grandeur, mais ne convainc guère. Selon moi il aurait mieux valu en rester au moment crucial de la scission, la présenter comme indépassable, et en tirer les conséquences qui s'imposent.

Mais il y a autre chose encore. Passant en revue les différents arts, qui expriment chacun des aspects de la volonté tout en offrant, par la contemplation, des voies sublimes pour s'en détacher, Schopenhauer retire résolument la musique de la série pour lui attribuer une position particulière et souveraine : dans la musique s'exprime la volonté en tant que telle, là où les autres arts n'en révèlent que des aspects particuliers. La musique est "une copie aussi immédiate de toute la volonté que l'est le monde". Qu'est-ce à dire ? Il faut, pour comprendre, penser que le monde est une manifestation de la volonté, et que la musique en est une autre, aussi réelle que l'autre, comme si, à partir de la volonté comme source universelle, se développaient deux axes parallèles, le monde et la musique, entre lesquels dès lors existait quelque rapport d'analogie, mais analogie indirecte, car la musique ne copie pas le monde, elle exprime la volonté à partir de sa source intemporelle. D'où le caractère, souvent remarqué, de la musique comme "langue universelle". Si la musique exprime quelque chose, c'est moins la douleur ou la jubilation individuelles, que la pathos de l'existence comme telle, présent dans tous les êtres de la nature.

D'une certaine manière, et là je parle en mon nom, la musique nous met en contact avec l'"être" que nous avons perdu en entrant dans l'univers du langage (la représentation - puisque parler c'est représenter). Cette profonde scission que Schopenhauer a si clairement énoncée, on ne peut la dépasser, elle est cette "violence symbolique première" qui nous a arrachés à la vie universelle (la volonté impersonnelle et universelle), par laquelle nous entrons dans un nouvel univers, où règne la dénomination, où le sujet accède en s'aliénant dans la chaîne des signifiants. Gain d'un côté, perte de l'autre. Gain symbolique (la pensée, la connaissance), perte de l'être - ce reste qui échappe à la prise langagière et qui va hanter les rêves, les fantaisies et les délires du sujet, symptômes attestant l'existence et la persistance de la "volonté" sur le mode de la méconnaissance (oubli, refoulement, dénégation). 

Lorsque Schopenhauer voit dans la musique "toute" la volonté, je l'approuve. J'ai tendance, moi aussi, amant inconditionnel de la musique, à voir en elle plus que l'écho d'une douleur et d'une joie particilière ou singulière, il me semble que c'est toute la douleur du monde, toute la joie du monde qui montent en mélodies, en chants, en choeurs, en opéras luxuriants jusqu'au ciel ! Et pendant quelque temps, un temps qui est un hors-temps, une étincelle d'éternité, nous avons cette illusion merveilleuse, à nouveau, de faire un, d'abolir la scission, et dans un ravissement mystique de goûter à la vie des dieux !