Je range, quant à moi, Siddharta Gautama dit Bouddha, non point dans les fondateurs de religion, mais dans les philosophes, à côté d'Héraclite, son contemporain, d'Epicure et de Pyrrhon. De même pour Lao-Tseu ou Tchouang Tseu. Je vois en lui un remarquable médecin de l'âme : diagnosticien et thérapeute. De ce point de vue il est de tous les temps, car ce qu'il enseigne ne aurait vieillir ni se dépareiller. Causes de la souffrance, moyens de soigner la souffrance, voilà l'essentiel de son enseignement. Mais de par l'exigence intérieure qui est la mienne, je ne saurais me déclarer bouddhiste car je ne puis me réclamer de la triple affiliation, des "trois refuges" que sont Bouddha, Le Dharma (la doctrine) et le Sangha (la communauté). Il n'existe nul refuge dans le monde tel qu'il est, il faut en prendre son parti. C'est une étrange position, plutôt inconfortable, de se tenir au plus près de ces penseurs qui disent l'essentiel, tout en maintenant une distance, qui n'est pas irrespect, prétention mal placée, forfanterie infantile, mais souci de liberté, et ouverture au risque. A vrai dire je ne cesse de les fréquenter, de m'en inspirer, de voyager en leur compagnie, mais je ne saurais me ranger sous une bannière sans avoir la mauvaise conscience de me trahir. J'en suis venu à penser qu'un philosophe est condamné à une forme de solitude invincible alors même qu'il voyage avec les meilleurs esprits de l'histoire universelle. Mais n'est-ce pas le lot de chacun, à naître seul, à souffrir et à se réjouir seul, à mourir seul, même au sein d'une foule, puisqu'il est seul à ressentir et vivre ce qu'il éprouve et ce qu'il vit. Les affirmations de sympathie, pour être plaisantes, n'y changent rien quant au fond : mon frère, si j'en ai un, ou mon ami, ou mon épouse ne peuvent mourir à ma place, et je doute que leur attachement aille jusqu'à m'accompagner dans la mort - ce qui, en sus, ne change rien à mon propre destin.

C'est une illusion tenace, et qui remonte à l'enfance, que de croire qu'il existe un recours à nos chagrins, qu'une bonne âme, ou une Providence, puisse faire autre chose, et plus, que de simplement écouter. Ce sera toujours à nous de décider, et si je demande à l'autre de décider à ma place, j'ai encore décidé : situation de l'enfant qui s'en remet à un père savant et compatissant. A l'inverse, il faut éviter les postures d'orgeuil, où l'on se pare soi-même de toutes les qualités, s'attribuant un savoir et un pouvoir que l'on ne possède pas. Si bien qu'on est décidément seul, et dans le même temps dépourvu des pleines qualités qui nous permettraient de juger et d'agir en conscience. Reste donc à se risquer, sans savoir ni garantie, mais avec la conscience d'agir selon soi. Je ne vois à cela nulle parade, ni recette.

Pour autant les enseignements des Grands ne sont pas inutiles. On s'y frottera, on s'y limera, on s'y décrottera tant et plus, détricotant notre présomption à la pince de leur pensée. Et quand ils disent des bêtises, cela arrive puisqu'ils ne sont que des hommes, on le leur fera savoir, à notre mode, n'hésitant pas à contester et admonester. C'est ainsi que l'on va, que l'on voyage, respectueux certes, mais sans complaisance. En dernier ressort, c'est moi qui ai raison, non parce que je serais plus malin que les autres, mais parce que je suis celui qui juge pour moi, et décide pour moi. Tant pis pour moi si je m'égare et me commets dans l'absurde. Au terme des termes, c'est toujours le réel qui a raison, lui le souverain juge de ce qui est et de ce qui n'est pas.

Il n'y a qu'un critère, au bout du compte, dans toutes les affaires humaines, c'est le réel. Je peux imaginer tout ce que je veux, me poser en divinité suprême si cela me chante, reste que, toutes affaires cessantes, je nais, je vis, je meurs. Que dire de plus ?