Theoreo : contempler, regarder, observer - consulter l'oracle - être en position d'observateur (théore).

Theoria : vision, contemplation, assistance à un spectacle ou une fête, contemplation intellectuelle.

   Ces étymologies confirment le fait assez général que les Grecs, et les Occidentaux modernes à leur suite, privilégient le voir dans leur rapport à la réalité. Voir, comme acte fondateur du savoir. Eidos, idea : la forme, l'image, l'idée. Eidos est de même radical que videre, voir. Tout cela nous semble évident, mais on aurait pu imaginer une philosophie née de l'ouïr - Schopenhauer musicien, et Nietzsche, seraient assez de cette tendance, eux qui écoutent la grande symphonie du monde, la grande douleur qui monte des profondeurs, entre musique apollinienne (la lyre) et dionysiaque (la flûte). Et puis, pourquoi pas, une philosophie du gustatif, de l'olfactif, du tactile, ce qui conviendrait assez bien à l'intelligence de l'épicurisme, si proche de l'évidence sensible, si attentif aux mouvements de la sensibilité corporelle, et qui considère le corps moins comme une forme belle à la manière de Platon qu'un ensemble mouvant, processif, de multiplicités interactives. Et encore, une philosophie du mouvement, comme dans les arts chinois, où c'est la coextensivité du corps et de l'élément externe (terre, eau, feu, métal, bois) qui fait le miracle du geste : philosophie sans pensée, spontanéité vivante, "silencieuse coïncidence").

Mais revenons à la Théorie, comme vision organisée, méthodique, du savoir. La théorie est faite pour voir, pour nous aider à voir ce que spontanément on ne voit pas. Par exemple on ne voit pas les atomes. Pourquoi alors imaginer des atomes circulant dans le vide ? Pour rendre compte des mouvements apparents, et en construire la science. Il faut que la théorie ne soit pas contredite par l'observation, et dès lors on peut la dire vraie, sous réserve de trouver plus tard une théorie plus fine qui complèterait, amenderait, préciserait la première. Tout cela est assez logique et rationnel, et toute la science, depuis, procède de cette manière. Disons que la science est opératoire, d'ailleurs elle se prolonge dans la technologie, et démontre chaque jour son efficacité, pour le meilleur et le pire.

Ce qui m'intéresse ici, c'est moins la vertu de la science, que ce rapport très spécial entre voir et ne pas voir. Il y a ce que je vois, et il y a ce que je ne vois pas. La théorie est une lunette grossissante qui révèle artificiellement ce que l'oeil ne voit pas de lui-même. Elle est en elle-même un certain point de vue, un angle de vision, une sélection contemplative, une interprétation. C'est ainsi par exemple que Nietzsche disait que ce que nous appelons "matière" est une interprétation. (Il faut remarquer à son actif que les premiers penseurs ne parlent jamais de matière, terme introduit tardivement par Aristote, ce qui montre qu'il y a d'autres lectures possibles des mêmes phénomènes observés). Ce qu'on ne voit pas c'est tout ce qui est extérieur à la projection lumineuse de la théorie, soit une immensité immesurable de réel, obscure, invisible, indétectable. Tous les jours l'astronomie et l'astrophysique découvrent de nouveaux corps, de nouveaux processus subatomiques, trous noirs, antimatière,bosons, et que sais-je encore, à croire que l'univers, comme disait justement Pascal, ne cesse jamais de "fournir" (de la nouveauté). Plus on avance, plus ça se complexifie, s'approfondit, nous entrainant dans un vortex stupéfiant de non-savoir.

Savoir rassure. Mais face à l'incommensurable du réel, nous voilà pris de vertige. Et cela est vrai également de la nature intérieure, que nos théories, freudiennes, jungiennes, lacaniennes, groddeckiennes, doltoïennes ne parviennent nullement à circonscrire. L'océan intérieur est aussi profond, vaste et insondable que la réalité intergalactique. Nos théories, pour autant, ne sont pas inutiles, elles nous font voyager, découvrir de nouveaux continents, mais il serait captieux, périlleux, de les prendre totalement au sérieux. Montaigne déjà demandait : croyez vous que Platon, Epicure et Pythagore aient cru sérieusement à leurs idées, atomes et nombres ? Ils étaieent bien trop subtils pour cela. Ce sont en quelque sorte des amusements, des gaillardises de penseurs qui se risquent hardiment dans l'inconnu, mais ne se font pas d'illusions excessives sur la valeur de leurs spéculations.

La vraie question est de savoir ce que nous ferons de "ça" - soit la part inentamable, à jamais intacte, indéflorable, d'un réel qui échappe à toute prise, quels que soient par ailleurs les "progrès" d'une science conquérante, assoiffée de pouvoir. A dire vrai il n' y a rien à en faire, cela échappe à tout "faire". Beaucoup reculent devant l'énigme, saisis d'effroi. Il y a de quoi. On peut aussi opter pour une position contemplative hors savoir, optant pour le silence, le respect, la modestie du thaumazein.

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"thaumazein" : s'étonner, s'émerveiller. C'est le pathos originel, le sourcement originaire du philosopher.