Me voilà bien seul ! J'ai le sentiment, trompeur peut-être, ou séducteur, d'avoir franchi bien des obsctacles, traversé de profondes forêts peuplées de bêtes fantastiques, de mirages, d'anges et de démons de toutes sortes, pour déboucher enfin dans la vaste plaine inhabitée, où seul le vent des espaces infinis continue de me parler à l'oreille. Bien sûr, ce n'est qu'une métaphore, mais elle exprime quelque chose de cette situation à la fois libre et inconfortable qui est à présent la mienne. Je n'en retire nulle gloire, nulle prétention, car c'est la situation même de la nudité originelle. Non que je me prenne tardivement pour un nourrisson - une légende chinoise affirme que Lao Tseu est né à l'âge de quatre vingt dix ans - mais que le destin de vérité soit de "revenir" à la source originelle, de se (re)découvrir en sa première et indicible spontanéité. Le paradoxe est que la spontanéité n'est pas le premier mouvement, celui du nourrisson, mais celui du vieillard (quatre vingt dix ans !) qui s'est longtemps formé à la discipine du corps et de l'esprit, pour accéder sur le tard à l'expressivité "naturelle". Tel le boucher de Tchouang Tseu, qui, après trente ans de pratique, découpe le boeuf "sans penser", suivant le mouvement de la main, plutôt que de vouloir commander à la main. Il y a dans cet apologue une profonde vérité : ce que nous appelons nature n'est pas l'informe et maladroite activité du tout petit, ou de l'élève, mais l'aisance de celui qui a développé ses potentialités jusqu'au point extrême où elles semblent agir par elles-mêmes, hors conscience pourrait-on dire. Il m'arrive quelquefois d'écrire dans un état mental qui frôle l'inconscience : les mots jaillissent je ne sais d'où, se diposent miraculeusement dans des phrases, comme si je ne sais quel génie intérieur avait pris la main, et dirigeait l'opération sans que j'aie à m'en mêler, génie familier, ange gardien, ou daïmon, capricieux, folâtre, séditieux quelquefois, et indocile, mais le plus souvent bienveillant et généreux, m'octroyant, sans effort ni pensée, une floraison d'images, avec quoi je dessine un paysage mental, une rivière, une colline, un océan ouvert sur le ciel. La question de la valeur, ici, ne se pose pas : il faut laisser faire, ne pas intervenir, ne pas interrompre, se laisser aller au flux, sans se soucier d'atteindre quelque rivage.

Pour en arriver là, il faut avoir beaucoup travaillé, pensé, réfléchi. Le plus souvent il faut en passer par des disciplines peu ragoûtantes, se fortifier au soleil glacé de l'hiver, avaler des couloeuvres, savoir attendre. Souvent hélas, sous le fer de la discipline, le sujet finit par oublier sa propre nature originelle, et au lieu de croître il se dessèche. Il reste à jamais un disciple, sans trouver, ni pouvoir dire sa vérité - ce qui était pourtant la visée de son travail.

Il est bon de fréquenter les maîtres, mais il ne faut pas s'y abâtardir.

Solitude donc, celle qui acompagne la liberté, qui en est la marque sensible. Pour l'instant, je n'en vois que le côté "négatif" - si ce mot incorrect, placé ici à défaut de mieux - permet de dire le franchissement du col, l'abandon de toutes les conceptions et théories antérieures, lesquelles furent, à certains moments et sous certains rapports, des béquilles nécessaires et transitoires, des outils, des "moyens habiles", des supports précieux, des positions intermédiaires, des palliers, mais il importe de les laisser quand on peut s'en passer, comme sur un escalier, où, prenant appui sur une nouvelle marche, on laisse l'ancienne derrière soi. Quand on atteint le col, que nous importent les efforts et les étapes du passé. Nul ne songerait à revenir en arrière, il aurait l'impression de se trahir lui-même. Quant au "positif", s'il y en a un, je n'en vois rien pour l'instant. Il ne me tarde nullement de regarder de l'autre côté de la montagne. Peut-être même, qu'à tout prendre, il n' y a pas d'autre côté, et que cette idée d'un autre côté, ou d'un autre rivage qu'il faudrait atteindre, est encore une forme subtile, inapparente, de l'illusion.

Ne rien reconstruire : laisser ouvert l'ouvert. C'est une autre définition possible de la non-pensée.