Votre dernier article, cher Frédéric, m'a fait beaucoup songer. Vous demandiez à quoi peut bien servir la philosophie si elle ne soigne aucun des maux du genre humain, ne soulage nulle douleur, et en somme ne contribue en rien au bonheur. Votre réponse, fort attendue du reste, tomba comme un couperet : à rien. Ma foi, je ne saurais vous donner tort. J'envisageais d'approfondir un peu la question en interrogeant plus avant le sens de ce "servir" (être utile ou s'asservir ?), servir à quoi, à qui, selon quel dispositif de forces etc. Puis je jugeai tout cela un peu rebattu, quand me vint l'idée que dans cette affaire il s'agissait de tout autre chose. Je fis donc tourner la pièce d'un quart de tour, et résolus de m'adresser à vous, que je connais un peu par vos livres, vos articles et vos présentations, en qui je reconnaissais - à tort peut-être - une certaine similitude de parcours et de destin, en tout cas une certaine sensibilité au questionnement. Au fil de mon texte je m'apercevais que cette problématique dépassait largement nos modestes personnes, et pouvait interesser plus avant. D'où le choix de la lettre ouverte, la première que je fasse, non sans hésitation et scrupule.

J'espère que cette adressse au plus vaste domaine de la pensée aura votre agrément.

Se demander si la philosophie peut bien servir à quelque chose c'est se placer d'emblée en dehors de la démarche philosophique, en procureur qui exige des réponses de la part d'un accusé. Celui qui la pratique ne raisonne pas en ces termes. Il peut bien d'aventure connaître des moments de fléchissement, de doute, voire de désespoir, mais il revient assez vite au métier, car au fond il ne peut faire autrement, pas plus qu'un peintre ou un poète ne peut cesser son activité. Il y va de son équilibre et de sa santé mentale. Il y a engagé son désir fondamental, comme d'autres vouent leur existence à l'amour, à la conquête ou au pouvoir. Cela ne s'explique jamais clairement, et pour le philosophant lui-même cette question reste largement insondable. Le désir n'est pas le plaisir, et si tel lecteur éprouve du plaisir à lire des philosophes, comme d'autres aiment fréquenter les galeries ou les musées, ce n'est pas le plaisir comme tel qui motive la quête philosophique, d'autant qu'elle apporte son lot d'incertitude, de déception inévitable. Plaisir, il en a quand soudain une idée neuve surgit, ou un rapport inapperçu, quand l'espace de la pensée s'ouvre à l'infini. Ce sont de belles gratifications. Mais l'enthousiasme est de courte durée, et la vie ordinaire continue de peser de tout son poids. La pensée ne change pas la vie, ne garantit nul bonheur. Nous ne pouvons plus croire les Anciens qui estimaient que la philosophie doive réconcilier harmonieusement la vérité et la félicité. Nous mesurons plutôt l'étendue de la faille qui travaille en profondeur dans le coeur de l'homme, qui le sépare d'un bonheur rêvé et lui fait prendre la mesure de sa caducité. Le projet de vérité, qui est au principe de la philosophie, condamne le philosophant à l'amertume de la désillusion, dont il peut ne jamais se relever. Il découvre le hiatus infranchissable qui sépare le désir et le réel. Voilà le noeud de la question : comment vivre, et l'on ne vit jamais que de désirer, avec la conscience lucide de la séparation. Si le désir vise le bonheur, le réel en démontre l'inanité. Si le désir peut faire le deuil du projet de bonheur, il pourra arpenter le champ ouvert, l'entre deux, dans l'incertitude de soi et du monde, et à défaut de bonheur y puiser le courage de la lucidité.

Mais je vois que je me perds dans le général. Je voulais serrer au plus près la nature de cet étrange désir de philosophie qui survit à toutes les déconvenues. S'il ne peut s'agir d'un désir de bonheur, lequel est décidément frustré, c'est qu'il s'agit d'autre chose. Désir de savoir ? Mais non point de ces savoirs qui intéressent la science, savoirs toujours particuliers, et indifférents, en somme, à celui qui interroge la vie, la sienne propre au premier chef, et qui comme Schopenhauer consacre sa vie à en élucider le mystère. Pourquoi ce désir, qui ne semble pas habiter le commun des mortels, qui peut sembler injustifiable, et de toute manière voué à la déception ? J'y vois quelque rapport à la question du père. Quelque chose fait défaut dans le rapport entre l'ordre du langage et l'ordre du réel, comme si la jointure ne s'était jamais faite - par défaut, par manque, par omission, par négligence, qui sait, et comment savoir - toujours est-il que ce capitonnage indispensable, qui assure un fondement à l'ordre du récit ne fonctionne pas, ou ne fonctionne pas tout à fait comme chez les autres. C'est comme une béance, une faille, qui fait que tout discours est frappé dès l'origine d'une sorte de suspicion : pourquoi ceci plutôt que cela, pourquoi ce mot plutôt qu'un autre, et de la sorte tout l'édifice du discours semble vaciller sur ses bases. 

Cette disposition singulière ne va pas sans inconvénient : elle prédispose le malheureux qui en est affligé à une somme variable de douleurs que ne connaissent peut-être pas ses semblables, en particulier une propension à l'anxiété, au pessimisme, au taedium vitae. Et avec cela une forte exigence de vérité, car celui-là est résolu à ne pas s'en laisser conter, à ne pas se satisfaire des boniments usuels. Ce qui est une faiblesse se renverse en force intellectuelle, en exigence, en persévérance. Cela ne fait pas un homme heureux, mais un courageux, au moins dans les choses de l'esprit et du sentiment. Et puis voilà encore autre chose, assez inattendue : ce qui paraissait une sorte d'anomalie psychologique - je veux dire cette béance vécue entre le symbolique et le réel - à y réfléchir plus avant, n'est nullement une singularité d'exception, un ratage pathologique, mais le lot commun, un fait de structure, une réalité incontournable chez tout être parlant. Simplement, chez la plupart, cela ne se voit pas, ne se ressent pas, parce que l'éducation s'est ainsi faite que l'illusion d'une conformité des deux ordres s'est maintenue au fil du temps : les choses semblent en place, le doute n'a pas rogné l'heureuse conformité des mots et des choses, les valeurs paraissent assurées, et s'il y du malheur de par le monde les choses finissent toujours par s'arranger. Discours normopathique, discours creux, qui soutient sous une forme ou une autre tous les poncifs de l'idéologie. Mais de cela, nous les sceptiques indécrottables, sommes à jamais délivrés. Je ne vois nul domaine où cette précoce et décisive vérité puisse se rencontrer et se vérifier si ce n'est dans la pratique philosophique, telle que je l'entends.

Il y a longtemps, cher Frédéric, que je rêvais de vous écrire, mais je ne savais pas trop à quel titre et à quelle occasion. J'ai suivi pas à pas vos dernières publications, et je me sentais souvent en résonance, ce qui ne m'autorise à rien et ne justifie rien. Aussi pouvez-vous fort bien vous irriter de mes propos, ou les tenir pour non avenus. Je ne m'en formaliserais pas. Cette lettre que j'ai écrite aujourd'hui m'importe beaucoup, elle en dit beaucoup sur moi-même, mais il n'est au fond pas étonnant que j'ai tenu à préciser mes idées sur l'intérêt de la philosophie, comprise comme aventure personnelle et parole publique, selon l'exigence de vérité.