Mon grand-père a changé plusieurs fois de nationalité. En 1871 l'Alsace fut rattachée au Reich après la défaite française, puis restituée à la France en 1918. Occupée par les Allemends en 1940, puis libérée en 1945. Mon grand-père apprit l'allemand à l'école, mais continua toute sa vie à parler l'alsacien. Comme tous ses contemporains il n'avait jamais connu l'école française. Ses enfants, par contre, avaient appris le français, savaient lire et écrire dans cette langue. Moi-même je fus éduqué dans l'alsacien, c'est en lui que je reçus mes premières impressions, et c'est lui qui a dessiné l'horizon de ma sensibilité. Ce qui m'étonne toujours encore c'est l'oubli presque complet, l'effacement, le clivage qui suivit, lorsque, passé à la culture française, je me mis à parler, lire, écrire, penser, rêver dans une langue nouvelle, qui finit par devenir, intensément, intégralement, la mienne. C'est à peine si je saurais encore éructer quelques jurons teutoniques, pauvres traces méconnaissables d'un idiome que je pratiquais parfaitement.

Mais le passage de l'un à l'autre a été fort douloureux. A l'internat, lors de la première année, la direction avait décidé d'éradiquer l'usage du dialecte par des moyens radicaux : tout élève que l'on surprendrait à dégoiser "en patois" recevait une pièce d'infamie, qu'il porterait sur soi jusqu'au moment où il pourrait la refiler à un contrevenant, lequel, à son tour, ferait de même. Un jour, sans y prendre garde, je parlais à un autre élève du "Kaiser Napoleon" - et sur le champ, le camarade sortait la pièce et me la glissait dans la main : " Tu n'as pas honte ! Voilà la pièce, débrouille toi pour t'en débarrasser". Il ne me restait plus qu'à trouver une autre victime. Le plus étonnant dans cette affaire c'est que je ne songeai pas un instant à perdre ou égarer la pièce, comme si, fatalement, tout le monde, et la direction au premier chef, étaient au courant de ma forfaiture. Je passais plusieurs jours dans une grande honte, et mon tourment ne prit fin que lorque je pus me décharger à mon tour. Cet épisode paraîtra insignifiant, mais pour moi ce fut une expérience traumatique : ainsi donc ma langue maternelle était mauvaise, indigne de considération, bonne à être refoulée, mieux encore, supprimée sans reste.

L'époque était à l'éradication de tout ce qui pouvait rappeler de près ou de loin la "germanité". Au lycée encore, dans les années soixante, il était de bon ton d'afficher, contre l'évidence, la stricte et pure observance de la langue française, et de vouer aux géhennes tout ce qui pouvait suggérer une quelconque affiliation à la tradition alsacienne. De petits messieurs, issus des classes dirigeantes, soutenus par quelques professeurs complaisants, confondaient dans un même mépris le populaire et le traditionnel : j'étais et l'un et l'autre, issu d'un humble milieu de paysans et d'ouvriers, et de plus, porteur d'un nom imparablement allemand. Plusieurs années durant j'eus bien du mal avec mon patronyme, qui me valait des remarques acides. Mais les choses se sont arrangées par la suite, le climat changea du tout au tout, et puis, surtout, je quittai définitivement la région à la faveur d'une nomination dans la région de Nancy. Mais j'en ai sans doute conservé longtemps une amertume, mêlée au souci obsessionnel de donner à ce nom que je n'avais pas choisi une réputation de valeur et d'intégrité. Tout enfant, héritant nécessairement du nom de son père, se voit confronté à une constellation d'images, de représentations qui y sont adjointes, avec lesquelles il lui faut cohabiter, et qui, s'il n'y prend garde, vont déterminer en gande partie sa destinée. Que ne pouvons-nous choisir de nous-mêmes le nom que nous allons porter !

Ecrivant cela, et revivant certains épisodes de mon passé, je m'étonne encore : où est passée ma langue maternelle? Est-il possible que l'on puisse l'oublier si complèement que j'ai fait ? C'est pourtant elle qui a façonné le petit garçon que j'étais, imprimé les affects fondamentaux dans la mémoire, coloré les émotions et les sentiments d'une couleur indélébile. La langue maternelle est la langue de l'inconscient, alors, serais-je sans inconscient ? Hypothèse absurde. C'est plutôt qu'une grande partie des émotions vitales et fondamentales me restent à jamais inabordables et insondables. Ce n'est peut-être pas très grave, j'ai bien vécu dans cette ignorance relative, mais il est bien singulier que depuis semaines j'éprouve le besoin de revenir à ces périodes lontaines, et d'en raconter, comme je fais, des épisodes marquants. Retour du refoulé, je suppose. Mais ce retour est plutôt agréable, et, comble de joie, il semble intéresser quelques lecteurs. C'est plus que ne pouvais espérer.