Certains prénoms semblent revenir périodiquement, puis s'installer comme une référence constante, une sorte de double psychique, ou comme un génie des lieux, qui dès lors vous accompagne tout au long de la vie. Il en va ainsi de "Michel". J'ai connu bien des Michels, et, hasard ou nécessité, ils furent toujours plus ou moins aimés, respectés, admirés. Le premier de cette série fut incontestablement mon grand-père, homme sérieux, taciturne, voire taiseux, intègre, travailleur, entier dans ses sympathgies et ses antipathies. C'était un petit bonhomme sec, tout d'une pièce, mais qui, en dépit de sa petite taille, en imposait à tous. Nul n'aurait songé à le moquer, ou à contester sa parole, qui pour être rare n'en était que plus décisive. En dernier ressort, quand il y avait problème ou matière à débat, c'était lui qui tranchait, souverainement. C'était un digne représentant de l'ancienne génération, où la parole du père faisait loi. Ma grand mère qui ne pouvait rien lui objecter, en était réduite à grommeler, grogner, rouspèter, ruminer de vagues pensées, sans effet sur le cours des choses. Ce n'était pas un couple heureux, encore qu'ils aient engendré sept enfants, dont ma mère, qui était l'ainée, et d'une certaine manière, la préférée du père, ce que les autres, mes oncles et tantes, supportaient fort mal. Je ressentais fortement la désunion qui règnait entre mes grands parents, comme je ressentirais, plus tard, le conflit permanent entre ma mère et mon beau-père. Les disputes, les aigreurs, les conflits larvés, jamais éclaircis, ont coloré en gris sombre mon enfance et mon adolescence. J'en ai gardé longtemps une méfiance à l'égard de la vie familiale, et ce ne fut pas une mince affaire, pour moi, de me ranger à l'ordre commun, en me mariant et en enfantant. Il est difficile de se débarrasser d'une image négative quand elle s'enracine dans les premiers souvenirs, tout au plus peut-on la remanier. Mon épouse et moi-même aurons eu cette tâche délicate de recréer, à partit du négatif, une nouvelle image de la famille, en nous efforçant, elle et moi, de créer une ambiance agréable et détendue, en élevant nos enfants dans le respect de l'autre et la convivialité.

Le domaine réservé de mon grand-père, c'était son jardin. Nul n'y pénétrait sans son autorisation expresse, qui était fort rare. J'avais assez souvent cet honneur, et j'eus le plaisir de le voir bêcher, sarcler, biner, tracer de petits sillons bien droits à l'aide d'une ficelle attachée aux deux bouts, sur les plates-bandes fraîchement retournées, aplaties, dégrossies, ratissées, avant d'y planter oignons, salades, ou autres. J'aimais voir la terre fraîche au noir épais, sentir l'odeur, toucher les mottes qui se défaisaient entre mes doigts. J'aimais le maître du lieu qui réussissait ce prodige sans cesse renouvelé de faire naître, jaillir la vie à partir des éléments, ce noble dieu des jardins, pacifique et serein, aller entre les arbres et les plates-bandes, songer, calculer, évaluer, projeter, réaliser. Mon grand-père était magnifique, et, dans ces instants bénis, pour le petit garçon que j'étais, sa stature égalait alors celle des saints glorieux qui se dressaient dans la nef de l'église.

Quelquefois, après plusieurs supplications, il consentait à me remettre quelque outil de jardinage, et me voilà binant et sarclant maladroitement à son côté. Quelle élévation : moi aussi je pouvait accéder à l'art souverain, et y trouver du plaisir !

Une des activités que j'aimais énormément, que je pus pratiquer plus tard, et à laquelle je m'adonnais dès que j'en avais l'occasion, c'était de bêcher. Et le plaisir de voir enfin la terre lisse et plate, et noire, sentant bon, prête pour le piquage ! C'est toujours avec une pointe d'envie, qu'aujourd'hui encore, j'observe le travail des jardiniers devant chez moi, élaborant de belles compositions florales pour le plaisir des promeneurs. Si j'étais resté près de la terre c'est bien ce métier qui m'aurait enchanté, mais ma destinée fut toute autre.

La seconde passion physique du jeune homme c'était le bois : fendre le bois à coup de hache. Sans doute avais-je beaucoup d'agressivité à éliminer ! Mais le bois c'était l'affaire de mon père défunt, qui était menuisier de son état, avant d'être propulsé dans cette guerre lamentable qui a déchiré l'Europe. Sachant sa femme enceinte il avait confectionné un grand bateau pour le fils qui devait naître, anticipant - belle naïveté d'un jeune père - la période bien plus tardive où le garçon saurait se servir d'un jouet si élaboré. Mais le papa n'est jamais revenu chez lui, raflé par la miraille, et le fils ne le connut jamais. Mais il restait ce bateau, ultime trace d'un passé insondable, et malheureusement, même ce bateau disparut, sans doute volé par quelque militaire d'occupation. Mais le bateau existait toujours dans la conscience de mes grands parents, de ma mère, de mes oncles et tantes. On en parlait souvent, tout en évoquant les outils de menuiserie que mon père avait laissé, et dont se servait mon grand père. J'étais désespéré de ne pas retrouver ce bateau, si bien que mon grand-père, pris de pitié, entreprit d'en faire un autre, bien réel, pour remplacer celui qui manquait si cruellement. Malheureusement le bateau de mon grand père, s'il flottait, versait toujours sur un côté. On avait beau le redresser, il versait ! 

Aujourd'hui encore, quand je me mets à griffonner sur un bout de papier, me laissant aller au gré du hasard et de la fantaisie, après quelques instants d'abandon, considérant mon gribouillis, je m'aperçois qu'une fois encore j'ai dessiné un bateau !