Je ne sais trop quel est ce petit malin génie qui me fait mouliner ces images du passé, comme s'il ne suffisait pas de goûter et de cueillir le jour comme il vient. Ce n'est pourtant pas de la nostalgie, je ne voudrais nullement revenir en arrière et revivre ce que j'ai vécu. Ma vie ne présente aucun intérêt particulier, sauf pour moi, éventuellement, et encore...Tout n'y est pas négatif, loin de là. Il se trouve que certaines images font retour, et je ne vois aucune raison de les refuser. Laissons venir et voyons ce qui se passe.

Ce qui m'aura toujours manqué c'est une franche et naïve gaieté comme on en voit dans certaines natures bien nées et bien faites.Les choses m'ont toujours semblé difficiles, l'école, la famille, les études, l'éducation, la profession, et moi-même à moi-même, comme si je devais traîner je ne sais quel boulet attaché à mes pieds. Prométhée enchaîné. Une humeur chagrine, et je ne sais quelle gravité inutile et atrabiliaire, une pesanteur d'âme, une langueur sans objet m'ont longtemps éloigné de la société de mes pairs. Je rêvais au lieu de jouer. Pourtant j'ai eu des amis, et quelques uns très chers, qui ont enchanté mon adolescence, et que j'ai perdus par la suite, autant par négligence que par éloignement profesionnel ou familial. Cela je le regrette parfois, car à l'âge adulte il est bien difficile de nouer de véritables amitiés. Je considère toujours que l'amitié, selon les canons antiques, est une des plus belles vertus que l'on puisse cultiver, et je déplore d'avoir manqué de constance, d'avoir laissé filer les opportunités, qui, aujourd'hui, sont quasi inexistantes.

Je rêve toujours de rencontrer un homme qui aurait à peu près mon âge, qui aurait été façonné comme moi par les épreuves, qu'il aurait traversées sans sombrer dans le désespoir, et qui, sans être forcément un puits de sciences, aurait l'intelligence et la sensibilité, le goût des lettres, qui ne serait pas bégeule, ni dévot, bref un homme qui soit un homme !

Certains samedis soirs je prétendais passer le week-end chez mes grands parents, et la nuit venue, je tapais discrètement à la fenêtre de mon ami, il m'ouvrait, et je me hissais, tirant sur mes bras et arc-boutant les jambes, jusqu'au premier étage, pour me retrouver de plain-pied dans sa chambre. il fallait éviter tout bruit importun pour ne pas éveiller l'attention de ses parents. Alors commençait une délicieuse soirée, faiblement éclairée à la chandelle, dans une intimité parfaite : nous parlions de tout, de nos lectures, de nos problèmes d'adolescents, de nos familles déchirées, de nos projets, et surtout, surtout, de nos premiers poèmes que chacun lisait à l'autre, que nous repassions à l'examen critique, corrigeant ici, approuvant là, décidés à la vie à la mort de consacrer notre existence entière à la poésie. Nous accompagnions ces joyeusetés de quelques bouteilles que nous avions pu dérober de ci de là, et, pipes aidant, nous étions parfaitement heureux. Vers le milieu de la nuit on se mettait au lit, et, au petit matin, chemin inverse, je glissais hors de la fenêtre jusqu'au pavé de la rue, me hâtais vers la gare pour prendre le train. Le plus étonnant fut que personne, ni chez lui ni chez moi, ne s'aperçut jamais de rien. Mes escapades sont restées notre secret - si toutefois l'ami, aujourd'hui perdu, se souvient encore de ces rencontres fabuleuses.

C'est encore avec lui, que deux ans plus tard, je partis sans prévenir personne, armé de quelques livres, d'un bagage minimal, et d'une intarissable soif de poésie, au beau milieu de l'année scolaire, pour l'étranger. Nous y avons vécu un mois entier, dans le plus grand anonymat, de petits boulots mal payés, affamés, insoucieux du lendemain, sans perspective ni projet : nous étions poètes, et voilà tout.

Il va sans dire que pendant tout ce temps-là nos familles démarchaient de tout côté pour retrouver nos traces. Un matin, tout engourdi, j'entendis frapper à ma porte, et ma mère apparut, éplorée, noyée de larmes, pour me ramener à la maison.

Je n'ai jamais regretté cette escapade, et mon ami pas davantage. Je repris mes cours, j'étais en terminale, et passai mon baccalauréat. La rupture que j'avais faite avec ma famille était consommée, et même si je vécus encore deux ans avec mes parents, d'esprit j'étais infiniment loin, dans un pays où jamais ils ne pourraient me retrouver.