J'ai décidé, autant qu'il est en moi, d'être en bonne santé. "Quoi, dira quelqu'un, que voilà une étrange résolution ! Que faites-vous des invasions microbiennes, des épidémies virales et autres infections imprévisibles et catastrophiques ? Sans parler des désordres internes que ni la conscience ni la volonté ne sauraient connaître ou réguler. De quelle outrecuidance ce projet ridicule autant que vain ?". Tout cela est vrai, mais il n'empêche. On ne peut ni prévoir ni éviter les maladies, mais rien ne nous oblige à les cultiver, caresser, entretenir par quelque complaisance suspecte, où, à la peine se mêle je ne sais quelle obscure jouissance, comme on voit chez certains aînés qui interminablement étalent leurs misères, comparant, décrivant, luttant d'arrache-pied à qui souffre le plus, tirant de la douleur même quelque mérite exceptionnel, quelque signe d'excellence. "Je souffre donc je suis" - ce qui fait que la banalité d'une heureuse santé est pour certains la chose la moins enviable qui soit. Nous prétendons aimer le bonheur, mais est-il chose moins désirable, moins excitante, plus terne et ennuyeuse qu'une douce existence sans heurts et malheurs ? "L'homme désire l'enfer" disait Lacan - ce qui ne veut pas dire qu'il le veuille, il le désire comme état de panique, d'horreur et de démesure où toutes les pulsions, enfin, auraient quelque chance de se libérer et d'ensauvager le monde. Mais il ne le veut pas, par quelque reste de bon sens, sachant d'expérience qu'il n'est pire désolation que le chaos. Reste que les actualités nous présentent tous les jours ce qu'est l'enfer, dans ces pays ravagés par le fanatisme, la haine et la sottise.

Bref, nous prétendons chercher le bonheur et nous réjouissons de ce qu'il est impossible, préférant nos petits maux et nos petites folies à l'ennui aseptisé. Mais la santé, qui ne désire la santé, l'acquérir si elle manque, la conserver si elle est présente ? Mais je vois que le jeune homme, jouissant de toutes ses facultés, la considère comme allant de soi, et s'imagine volontiers qu'elle est un droit, un bien inaliénable, et le voilà qui se jette dans tous les excès, malmenant son corps, le pliant à toutes les excentricités, gaspillant ce précieux capital par ignorance ou forfanterie. Après la quarantaine il en paiera le prix, et souvent le prix fort. Dès lors la santé devient un bien inestimable, d'autant plus précieux qu'il l'a perdu.

J'ai la chance, en mes vieux jours, de jouir d'une santé assez robuste, en dépit des accidents cardiaques et des fluctuations malencontreuses de ma psyché, dont l'humeur, excessivement labile, indocile et imprévisible m' a occasionné bien des misères, me jetant de l'allégresse à de mornes pensées, sans que la raison, à elle seule pût en modifier le rythme. J'en tire la leçon, chèrement conquise, qu'une relative équanimité, une relative constance vaut infiniment mieux que les vapeurs de l'exaltation, d'autant que celle-ci se paie nécessairement par des chutes extrêmement pénibles : voyez comment Nietzsche balance des altitudes éthéres au chaos, et inversement. J'en retire un goût tout nouveau pour la santé fraîche, allègre, constante, sûre, sans pathos, égale et tranquille, une euthymie durable, où le corps et l'esprit iraient ensemble en compagnie, comme des vieux camarades qui ont traversé ensemble bien des orages, et se retrouvent joyeux à l'auberge pour une solide pinte de vin de Samos ! 

Rien ne nous protège des aléas de la fortune. Demain peut-être serai-je la proie d'un mal incurable. Mais de toutes manières, si l'on guérit de toutes les maladies on ne guérit jamais de la dernière. Cela étant, tenons-nous fermement dans l'intervalle, et, nous sachant mortels, vivons en immortels, autant qu'il est possible. "Tant que je suis, la mort n'est pas, quand la mort, est je ne suis plus".